Vendredi 3 avril 2020 - 16:51

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COVID-19 et faim, deux guerres intrinsèquement liées
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Par Nick Elebe ma ELEBE & Al. Kitenge Lubanda

Il sera impossible pour Kinshasa de vaincre le COVID-19 avec le ventre vide. Cette conclusion s’impose, après la récente annulation pourtant risquée de la mesure de confinement par intermittence de la ville de Kinshasa, quelques heures avant son entrée en vigueur.

Kinshasa est une mégalopole de près de quinze millions d’habitants, dont la croissance démographique est nourrie par les crises diverses ayant frappé le pays ces vingt dernières années, en plus de la maternité fort abondante dans les zones péri-urbaines. La ville n’a malheureusement pas évolué au même rythme que sa démographie.

Infrastructures défaillantes, faible accès à l’eau potable, électricité par intermittence, systèmes de transport inadaptés et largement tributaires de la débrouillardise des citoyens, à l’instar de la prolifération de taxi-mots communément appelés “WEWA”, promiscuité, insalubrité, tel est le visage de Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC). Kinshasa post colonial est juste le fruit d’une superposition hasardeuse des faits sociologiques. 

Confiner Kinshasa par intermittence était déjà une mesure imparfaite. Envisager de freiner la propagation du virus, en confinant les kinois quatre jours, puis les libérant deux jours, avec la ruée que ceci occasionnerait sur les espaces marchands, équivalait à mettre le sparadrap sur un organe en pleine décomposition. C’était pourtant le dilemme auquel les autorités provinciales de Kinshasa et le pouvoir central congolais faisaient face.

Pour ralentir puis stopper la propagation du Covid-19, chaque Etat a choisi ses moyens et ses armes. La Chine a opté pour un accroissement significatif de ses capacités sanitaires d'accueil et une riposte médicale qui fait polémique, mais qui a donné des résultats indiscutables. La Corée du Sud, a quant à elle, misé sur l’organisation de tests tous azimuts, la transparence dans l'accès à l’information, ainsi que le civisme et la discipline de ses citoyens digne du Taekwondo.

Ces pays ont par conséquent mieux accusé le choc, là où l’Italie ou l’Espagne ont subi la pandémie de plein fouet… Le management oriental semble livrer son pragmatisme et ses résultats pour alimenter les manuels des classes de MBA de la prochaine décennie.

Dans tous les cas, le facteur humain qui est lié tant à la propagation qu’à la prévention de la pandémie, ne peut être ignoré. Le confinement de la population, associé à une application rigoureuse des mesures d'hygiène sont donc des passages obligés.

Pour la RDC, un tel confinement ne pouvait être effectif, sans une réponse idoine à la question la plus évidente à savoir : Peut-on confiner un peuple qui a faim ?

La population congolaise et kinoise dans sa large majorité vit au jour le jour. Peut-être pourrait-elle tenir deux à trois jours… Au-delà, le respect des mesures de confinement sera impossible à observer.

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La situation sociale et économique du pays s’est nettement dégradée au point de faire de la précarité la norme. Dans une économie dollarisée, fortement extravertie, peu créatrice d’emplois, dont les projections sont tributaires de ses ressources naturelles et minérales, les fluctuations négatives des marchés, le déclin des prix des ressources naturelles, ou tout autre facteur susceptible d’influencer le marché international, se font ressentir directement et sans filet sur le petit peuple, comme sur le gouvernement qui perd ses moyens.

Le ralentissement de la Chine à la suite de la pandémie aura affecté sa demande en produits miniers et donc les revenus du gouvernement de la RDC, ainsi que sa balance des paiements. Par contre, le ralentissement des activités économiques observé en général a créé une spéculation quant à la capacité des acteurs à pouvoir approvisionner les marchés de Kinshasa en produits importés. L’effervescence des prix procède de cette panique inexplicable mais compréhensible. Le gouvernement ainsi que les autorités provinciales ont, en vain, tenté de calmer les consommateurs en garantissant la stabilité des prix par le contrôle. En un jour, la veille du début du confinement, le dispositif a sauté, les prix ont explosé allant des fois au triple. Ceci est justement la conséquence de l’informel et de la faible organisation.

Personne ne connait les acteurs, les stocks, les délais de livraison, les capacités logistiques…Ceci n’est pas le seul apanage de la ville de Kinshasa. A Brazzaville, le confinement a provoqué un déferlement similaire des citoyens, tutoyant les risques de propagation de la maladie. Les habitants des cités périphériques se sont rués sur les différents marchés, ignorant totalement les instructions officielles.

L’émeute est la seule résultante de toute tentative de contenir ce genre de foules qui sortent pour la survie journalière. En Inde, le confinement a montré des cas similaires. Des femmes se sont dénudées en public pour exprimer leur détermination d’aller à la recherche de la ration du jour. On y a vu des foules quitter les centres pour rentrer dans les milieux ruraux, faute de capacité de survie des suites de la pandémie.

Le Covid-19, sans surprise, est à la base de cette situation de débordement. Le succès de toute démarche pour réduire sa propagation à Kinshasa, ainsi que dans le reste du pays, dépend donc aussi de la capacité des autorités congolaises, à proposer des filets économiques et sociaux, susceptibles de répondre à la problématique de la faim au sein de la population. La RDC a-t-elle les moyens de nourrir sa population ? Produit-elle assez ?

C’est difficile à dire, en l’absence de statistiques fiables. L’on sait que la RDC importe pour plus d’un milliard de dollars de produits de première nécessité chaque année. Elle importe largement des produits dont elle a le potentiel, gaspillant ses devises. Ce sont des sommes qui, investies localement, pourraient booster l'économie nationale, favoriser les entrepreneurs agricoles et éleveurs locaux, créer un appel d’air susceptible d'accroître la production locale et par ricochet baisser les prix sur le marché.

Y arriver signifie de prime abord que l’on considère la guerre sanitaire, à laquelle la RDC est confrontée, comme étant intrinsèquement liée à la guerre contre la faim.

Secundo, il importe d’élargir la conversation sur la réponse au Covid-19, aux acteurs économiques et sociaux locaux.

Tertio, les autorités congolaises se doivent de décider stratégiquement la mise en œuvre de mesures idoines qui favoriseraient urgemment un ravitaillement humanitaire de Kinshasa, en mobilisant des moyens, ainsi qu’une logistique publique et privée (moyennant des facilités administratives et fiscales) et incluant stratégiquement les producteurs locaux. Le Kenya qui importait l’essentiel de son poisson de la Chine a redécouvert son potentiel halieutique local et la pêche a miraculeusement repris sa place du jour au lendemain.

Il est temps pour la RDC de tirer toutes les leçons de cette crise majeure pour se préparer à créer des dépendances internes intelligentes. Ceci est principalement vrai pour la ville de Kinshasa dont la dépense alimentaire peut générer un élan de développement des provinces qui lui sont voisines. Une économie de substitution des importations devrait faire partie de la stratégie immédiate du pays à la fois pour stimuler l’économie domestique que pour réduire ses dépenses en devises.

L’agriculture, la pêche, l’élevage, …devraient être intelligemment combinés dans une vision intégrée qui structure les activités sur toutes les chaines des valeurs jusqu’à une distribution modernisée. Ceci aura pour effet de régler les questions de qualité, hygiène et de disponibilité. La production attirera les investisseurs car la demande se sera organisée en aval.

L’exercice sur les chaines alimentaires inspirera les chaines sanitaires. Coronavirus aura eu la capacité de questionner tout le système sanitaire de la RDC, comme de bien de pays du monde, chacun à son niveau. Les fameuses évacuations sanitaires, le tourisme médical et autre céderont la place à une stratégie post coronavirus à la hauteur des chocs et de secousses que cette pandémie aura provoquées.

Lorsque la RDC en sortira, elle aura tiré les leçons des dangers auxquels elle se n’expose en ne se structurant pas à tout point de vue. L’économie informelle devra céder la place à une économie formelle, qui met le citoyen en contrat avec l’Etat pourvoyeur des services publics, dont la disponibilité des filets sociaux en cas de choc exogène ou de crise imprévisible. Cette pandémie aura questionné les politiques publiques de tous les secteurs. La RDC aura, comme bien des pays, découvert l’importance des technologies dans les secteurs sociaux comme la santé et l’éducation.

La solidarité qui caractérise pauvres et riches dans la traversée de la pandémie ouvrira le bon œil des leaders politiques afin que le pays se dote des systèmes qui marchent pour tous.

Les auteurs

Nick Elebe ma Elebe, Juriste, acteur de la société civile, Twitter : @NickElebe  

²Al Kitenge Lubanda, Stratège et analyste économiste, Coach en prospective et planification stratégique, Twitter : @alkitenge

 

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