QUAND LA PAROLE SACRÉE ALIMENTE LE DÉSORDRE : LE RISQUE SOCIO-POLITIQUE DES DÉCLARATIONS ECCLÉSIALES EN RDC.
Réponse à Mgr Fulgence MUTEBA
Par Mathieu NTOLO MUTATAYI
Ancien candidat au sacerdoce, formé à l'école du face-à face avec le Divin, Mathieu Ntolo Mutatayi est un pur produit de l’Église catholique. Son long parcours de séminariste ne fut pas un geste mimétique et scolastique, mais un laboratoire de transmutation où il a appris à disséquer, de l’intérieur, la mécanique et les rouages de l'institution. Son analyse s’élève du lieu où l'expérience du sacré croise la radicalité du réel, à la table où l’eau se change en vin, afin qu’apparaisse la ‘’splendeur de la vérité’’, ’’ Veritatis splendor ’’, pour reprendre le titre de l’encyclique du Pape Jean-Paul II. Philosophe, analyste et acteur politique prenant pied à l’intérieure de la tradition millénaire, il répond à Mgr Fulgence Muteba, président de la CENCO.
0. INTRODUCTION : une parole lourde dans un pays meurtri
Dans un pays ravagé par plus de trente ans de conflits armés, où plus de dix millions de morts ont déjà payé le prix du chaos, chaque parole publique engage une responsabilité historique. Lorsqu’elle émane d’une autorité religieuse majeure, elle devient un acte politique à part entière, un acte performatif (J. L. Austin). Elle peut stabiliser ou fragiliser, apaiser ou enflammer. Les récentes déclarations de Mgr Fulgence Muteba, dénonçant les accords de Washington comme une « braderie » et annonçant un avenir géopolitique apocalyptique, posent une question centrale : quelle est la signification de cette parole et à qui profite-t-elle?
L’enjeu n’est pas de moraliser l’intention, mais d’analyser les effets de ces déclarations qui ont provoqué une onde de choc et jeté un pavé dans la marre médiatique. Et ces effets sont potentiellement explosifs et dangereux. Peu importe l’intention : en sociologie politique, seuls les effets comptent.
I. HERMENEUTIQUE DU DISCOURS
1. 1. La rhétorique de la suspicion totale : quand l’indignation remplace l’analyse
« Tous ces accords dont vous entendez parler sont en réalité des accords de fausses amitiés, des accords de coopérations déséquilibrées, des accords de coopération, de convoitise immodérée de nos ressources naturelles. »
Cette affirmation repose sur une généralisation radicale : tous les accords seraient par essence des instruments de prédation. Une telle posture relève moins de l’analyse politique que d’une rhétorique de la suspicion totale, où la négociation internationale est assimilée, par principe, à une trahison. Or, comme l’a montré Max Weber, la politique moderne ne se déploie pas dans l’ordre de la sincérité morale, mais dans celui des intérêts structurés. Il n’existe pas, en relations internationales, d’amitié au sens éthique du terme, mais des convergences temporaires d’intérêts.
En dénonçant les accords comme des « fausses amitiés », Mgr Muteba leur reproche implicitement de ne pas être ce qu’ils n’ont jamais prétendu être. Entre États il n’y a pas d’amis, mais des intérêts. Les gouvernants ne sont pas des êtres vertueux, mais des stratèges mus par l’orientation vers le succès et les gains. Cette dénonciation du haut de la chaire repose donc sur une catégorie morale inadéquate appliquée à un champ désenchanté. En traitant les accords de Washington comme des actes moralement impurs dans le contexte congolais, Mgr Muteba applique à la politique une morale religieuse relevant de l’angélisme. Ce faisant, il nourrit l’illusion qu’une paix pure, sans compromis, serait possible.
Comme l’a montré Max Weber, la politique moderne exige une lucidité tragique : elle n’est pas le lieu de la pureté, mais celui du calcul responsable. Refuser ce cadre analytique, c’est se condamner à une indignation permanente, sans prise réelle sur le monde. La récrimination n’est pas un acte politique dans un monde des rapports de force, c’est une résignation et une forme déguisée de capitulation.
1. 2. Le mythe du complot global et la déresponsabilisation politique
« Personne ne se préoccupe réellement de notre peuple, de notre développement… Il s’agit en réalité d’une nouvelle forme de colonialisme, plus précisément le colonialisme économique. »
Ce second extrait introduit une vision du monde fortement structurée par le schéma du complot systémique : les puissances extérieures seraient unifiées par une volonté commune de domination et de nuisance, et les élites locales réduites au rôle de collaborateurs. Une telle lecture, répandue dans certains discours politiques africains, produit un effet paradoxal : elle absout l’État de toute responsabilité stratégique, en transférant l’intégralité du mal vers l’extérieur.
Marcel Gauchet a montré que la modernité politique suppose l’acceptation de la responsabilité historique. Or, présenter le Congo comme un simple objet passif du « colonialisme économique » revient à nier sa capacité d’agir, de négocier, de refuser ou de redéfinir ses alliances. Cette posture est politiquement stérile. Elle transforme la critique morale en fatalisme géopolitique et enferme le débat public dans une alternative simpliste manichéenne : résistance morale ou trahison.
Du point de vue théologique, les propos de Mgr Fulgence Muteba représentent une projection morale (Eugen Drewermann) selon laquelle le mal est toujours ailleurs, jamais dans la complexité des choix concrets. Cette externalisation permanente conduit à une posture de dénonciation sans responsabilité, ce que le théologien allemand identifie comme une dérive cléricale du discours moral.
Par ailleurs, devant le tragique de l’histoire, la philosophie nous rend service en nous montrant les limites de la morale. Le philosophe allemand Karl-Otto Apel parle l’épuisement de la morale (exhaustion de la morale) et de la responsabilité politique de prise de risque. C’est à l’aune de cette responsabilité politique dans un monde tragique que s’ouvre l’horizon de compréhension des accords internationaux, des décisions et des choix assumés.
La question centrale n’est donc pas de savoir si les accords de Washington sont parfaits -ils ne le sont pas -, mais de savoir si leur rejet moral absolu est historiquement responsable. Nietzsche l’aurait formulé crûment en ces termes : préférer l’innocence morale à la limitation du mal est une forme de nihilisme. C’est refuser de choisir, tout en laissant le pire advenir.
Dans un pays saigné par trois décennies de violence, l’Église ne peut se permettre de sacraliser l’irréalisme politique. Sa mission n’est pas de transformer la diplomatie en péché, ni la négociation en trahison. Dans l’Évangile et dans tous les documents du Magister catholique, la mission de l’Église est d’accompagner la vie là où elle tente, certes péniblement, de reprendre le dessus sur la mort. Toute autre posture, aussi vertueuse qu’elle prétendrait l’être, risque de peser tragiquement sur l’histoire politique de la RDC.
1. 3. Infantilisation de l’État congolais : le baby-sitting politique
En parlant d’une nouvelle forme de colonialisme et en déplorant le fait que ‘’ Personne ne se préoccupe réellement de notre peuple’’, l’évêque de Lubumbashi remet le Congo à la garderie, appelle au secours du bébé ‘’Congo’’ et verrouille le débat. Cette posture nie la capacité du Congo à agir stratégiquement dans un système international conflictuel par essence (Claude Lefort, Nicolas Machiavel). Elle transforme le pays en victime éternelle, en bébé incapable de négocier autrement que comme une proie. Marcel Gauchet aurait parlé ici d’un refus de la sortie de la religion : le politique est à nouveau interprété comme un drame sacré, non comme un champ de décisions humaines faillibles mais perfectibles.
C’est précisément ce que dénonçait Eugen Drewermann dans Les fonctionnaires de Dieu. Lorsque le clergé parle depuis une position de pureté morale, sans engagement institutionnel dans les conséquences, il cesse d’être prophétique pour devenir fonctionnaire du sacré. Il protège l’idéal, mais abandonne le réel. Dans le cas congolais, ce glissement est lourd de sens : refuser une paix imparfaite au nom de la vertu revient à accepter tacitement la poursuite d’une guerre qui a déjà tué plus de dix millions de personnes. C’est avec le morceau de bâton qu’on a sous la main qu’on tue le serpent, dit un adage afro-congolais.
1. 4. L’absolutisation morale du futur : une théologie de la peur
« Il est inimaginable de gager ou de brader les minerais de toute une nation… Êtes-vous au courant qu’on a signé l’accord de 99 ans d’exploitation ? »
Cet extrait mobilise un registre particulièrement puissant : celui du sacrifice des générations futures. Or, si la vigilance éthique sur le long terme est légitime, son usage rhétorique dans l’espace public et dans l’éthique de la discussion (Jurgen Habermas) devient problématique lorsqu’il ne repose pas sur des arguments fondés juridiquement, économiquement et géopolitiquement. Le chiffre de « 99 ans », présenté comme un fait acquis, fonctionne ici comme un argument d’effroi, un dispositif d’amplification de la peur de masse, non comme une donnée démontrée. Drewermann aurait parlé ici d’une morale de l’angoisse, où la peur devient l’outil de mobilisation, au détriment du discernement. Une Église fidèle à sa tradition ne devrait pas conduire les consciences par la peur, mais par l’intelligence du réel. Un bon berger n’effraie pas son troupeau. Il le rassure. J’y reviendrai.
De son côté, Max Weber mettait en garde contre la tentation d’absolutiser l’avenir pour refuser toute décision présente. Toute politique engage nécessairement le futur, mais l’inaction ou le refus de compromis par les négociations et les accords l’engagent tout autant et souvent de manière plus destructrice. En ce sens, brandir l’avenir comme une victime certaine relève d’une éthique de conviction apocalyptique, incapable de mesurer les conséquences immédiates de son articulation : guerre prolongée, morts, misère accrue.
Par ailleurs, du point de vue théologique, la position de l’évêque n’est pas prophétique ; elle est fonctionnelle, au sens qu’Eugen Drewermann donne à la fonctionnarisation du sacré. Dans son livre Les fonctionnaires de Dieu, il montre comment le clergé peut se réfugier dans une supériorité morale qui le dispense d’assumer les conséquences réelles. La dénonciation devient un acte sans risque. Or, dans un Congo laminé par 30 ans de guerre, délégitimer toute paix imparfaite, c’est préparer la poursuite d’une guerre qui tue sans compter. Du reste, nul ne peut dire ce que serait une paix idéale.
L’évocation d’un complot global (colonialisme économique, guerre des grandes puissances, pillage programmé sur 99 ans) achève de figer l’histoire. Si tout est déjà écrit, tout est perdu d’avance. Nietzsche y voyait la forme la plus dangereuse du nihilisme : la vie est condamnée au nom d’un idéal qui refuse de se salir les mains.
1. 5. Le prophétisme théologico-politique : quand l’Église devient analyste stratégique
« J’ai bien peur que la RDC ne devienne le champ de bataille des puissances occidentales avec la Chine… Qui va en payer le prix ? Vous, vos enfants. »
Cet extrait marque un point de basculement, un ‘’Tipping Point’’ (Malcolm Gladwel), un moment de la masse critique, un seuil, un point d’ébullition, un glissement décisif et dangereux. Ici le discours ecclésial quitte le terrain moral et homilétique pour entrer dans le champ de la prédiction géopolitique globale. L’évêque ne se contente plus de rappeler des principes; il devient le seigneur des oracles, il annonce un scénario stratégique mondial. Or, comme le rappelait sans cesse Marcel Gauchet, l’autonomie du politique implique aussi l’autonomie de l’expertise. L’Église n’est ni un centre d’analyse stratégique, ni un organe de prospective internationale. Il n’existe pas de lieu d’observation du futur et aucun effort ne saurait compenser cette absence.
Ce jeu de langage (L. Wittgenstein) renforce une vision pessimiste du monde, où toute interaction internationale est perçue comme une menace existentielle. Drewermann critique précisément cette dérive : lorsque le clergé parle comme un oracle, il cesse d’accompagner l’histoire et cherche à la dominer symboliquement. La prophétie se substitue alors au discernement et la superstition à la raison.
S’agissant du champ de la bataille des puissances occidentales avec la Chine, en réalité, la compétition sino-occidentale est un fait structurel du système international. La question n’est pas d’ignorer ce ‘’factum’’, mais de savoir comment un État y navigue avec intelligence. Transformer cette complexité en récit catastrophiste contribue davantage à la paralysie qu’à la protection des populations.
‘’J’ai bien peur’’, ces mots sont un électrochoc bien calculé pour induire la panique collective. C’est la politique de la peur. Spinoza, dans le Traité théologico-politique, mettait précisément en garde contre l’usage de la crainte comme instrument de domination morale. Une société gouvernée par la peur, écrivait-il, n’est pas plus vertueuse ; elle est plus vulnérable à la manipulation et à la violence. En alimentant l’angoisse collective, ce discours ecclésial affaiblit la capacité rationnelle du peuple congolais à faire face aux enjeux réels de sa condition historique.
1. 6. Du Verbe fait chair au Verbe fait slogan : le bradage de la Nativité
En choisissant de prendre la parole le jour même de Noël pour disqualifier radicalement les accords de Washington et disséquer la politique, Mgr Fulgence Muteba banalise la Nativité, brade sa valeur sotériologique et opère un contresens théologique, en contradiction directe avec le cœur du mystère chrétien. Noël n’est pas une fête de puissance morale. Il est la célébration de la kénose, de l’abaissement de Dieu dans l’histoire humaine. Noël proclame que Dieu accepte de s’exposer au réel, sans l’idéaliser. L’évêque de Lubumbashi, en transformant la crèche en tribune de radicalisation morale idéalisante, monte là où le Christ descend. Il substitue à la kénose une théologie de la hauteur, de la pureté et du jugement. Ce n’est plus Dieu qui s’abaisse pour sauver l’homme ; c’est l’homme religieux qui se hisse au-dessus de l’histoire pour la condamner. Le rôle de l’évêque, successeur des apôtres, est d’enseigner la foi et de préserver l’unité, surtout dans des contextes de déchirure extrême et guerre. Il est invité à écarter ’’tout motif de dispersion pour amener l’humanité entière à l’unité de la famille de Dieu’’ (Gaudium et Spes, n°43. 5).
Dans un pays où les mots et les discours ont déjà trop souvent préparé les machettes et versé le sang, les prélats comme figures mimétiques du christ, doivent, dans un geste kénotique, abaisser le sacré pour relever l’humain, tempérer les passions, refuser l’escalade et la radicalité verbale. Noël, dans la tradition chrétienne, n’est pas le moment de dire que la paix est impossible. C’est le moment de l’annoncer contre vents et marrées. Nous devons nous garder de substituer à l’Enfant de la paix une figure morale dure, sans cœur, qui juge sans pitié : un Christ idéologique. Utiliser la Nativité comme lieu de la propagande, c’est sacrifier le Christ sur l’autel de Baal. Passer de la crèche à une tribune pour la radicalisation morale, c’est profaner le mystère chrétien dans une posture fatale.
II. À QUI PROFITE RÉELLEMENT CETTE PAROLE ?
2. 1. Une rhétorique qui sert objectivement les groupes armés
Il faut ici nommer une réalité inconfortable : le discours de Mgr Fulgence Muteba, indépendamment de son intention, épouse subtilement la grammaire idéologique des groupes armés opérant à l’Est du Congo. Il recoupe presque mot pour mot la rhétorique ces groupes. Depuis plus de trois décennies, ces groupes justifient leur violence par un récit constant et récurrent : l’État serait vendu à l’étranger, les accords seraient des trahisons, la souveraineté serait déjà confisquée, le régime serait corrompu, etc. Lorsque cette narration est reprise par une autorité religieuse respectée, elle gagne une légitimité symbolique et morale redoutable. Le discours ecclésial installe avec force une idée simple dans l’opinion : l’État négocie contre son peuple. Or, dans les zones de conflit à l’Est du Congo, cette idée est précisément le cœur de la propagande des groupes armés.
Dans ces zones, ce discours nourrit 4 idées :
La défiance envers l’État
La radicalisation des jeunes
La justification morale de la violence armée
Le recrutement des milices au nom d’une résistance prétendument morale
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des dizaines de milliers de combattants sont aujourd’hui actifs dans l’Est du Congo, alimentés par une économie de guerre fondée sur la peur, la défiance et la délégitimation des institutions civiles. La sociologie des conflits est sans ambiguïté : les groupes armés prospèrent sur la radicalisation morale et la délégitimation de toute solution négociée. Une paix imparfaite menace leur existence ; une indignation absolue la garantit.
Dans un pays où des milliers de jeunes sont sans repères et disponibles pour la mobilisation armée, ce type de discours est un facteur de recrutement indirect. Dans les zones rurales du Nord-Kivu, du Sud-Kivu ou de l’Ituri, où l’État est souvent absent et où les milices assurent parfois une forme d’ordre brutal, ce narratif facilite le recrutement des jeunes désœuvrés.
2. 2. Semer la peur et fragiliser la raison collective
En évoquant une guerre globale imminente entre l’Occident et la Chine sur le sol congolais et en affirmant que les minerais seraient « gagés pour 99 ans », Mgr Fulgence Muteba adopte un registre catastrophiste. La dramaturgie est sans pareil. La partition spectaculaire et scénique est provocatrice, pas immédiatement dans ce qui est dit mais dans l’effet produit sur ceux qui entendent et voient. La mise en scène est bien montée. Le lieu : la cathédrale. Le temps : la nuit de Noël. Le personnage principal : le prélat. Spinoza, dans le Traité théologico-politique, récusait le mécanisme à l’œuvre dans ce type de geste : la peur est l’outil le plus efficace pour neutraliser la raison collective.
Une population gouvernée par l’angoisse et le désarroi ne débat plus. Elle se replie, se radicalise ou se livre à ceux qui promettent une protection immédiate, souvent les acteurs les plus violents. Dans le contexte congolais, cette peur sert une cause. Elle alimente la défiance envers toute autorité, y compris civile, et renforce l’idée que seule la force (armée, communautaire ou milicienne) peut garantir la survie. La prophétie catastrophiste devient performative : elle contribue à créer les conditions de ce qu’elle prédit. En annonçant le chaos, on contribue à le produire.
2. 3. Paralyser l’action politique : le sacré contre le politique
Max Weber parlait du « désenchantement du monde » pour désigner l’autonomie du politique par rapport au sacré. Marcel Gauchet a montré que le christianisme a historiquement contribué à cette séparation. Paradoxalement, les déclarations de certains prélats congolais opèrent un mouvement inverse : elles ré-enchantent la politique, la jugent à l’aune du bien et du mal absolus, transforment la diplomatie et tout geste politique en fautes morales. La fabrication de l’angoisse active l’insécurité ontologique (Drewermann) dont le répondant se trouve dans l’insécurité publique. Ce couplage a pour carburant les discours qui phagocytent l’agir politique.
Nietzsche, dans Par-delà le bien et le mal, dénonçait cette tentation comme une fuite devant la responsabilité : préférer la pureté morale à l’affrontement tragique avec le réel. Dans un pays comme la RDC, cette fuite n’est pas neutre. Elle paralyse l’action politique légitime et laisse le champ libre aux acteurs violents.
2. 4. Absolutiser et sacraliser la critique
Le véritable danger des déclarations de Mgr Muteba ne réside pas dans la critique du pouvoir, critique légitime dans toute démocratie, mais dans l’absolutisation et la sacralisation de la critique. En disqualifiant toute paix négociée comme trahison, cette parole rend politiquement impossible la sortie de guerre.
Eugen Drewermann, on ne le dira jamais assez, parlait de fonctionnarisation du sacré lorsque le clergé protège l’idéal au détriment de la vie réelle. Dans le Congo d’aujourd’hui, cette posture signifie concrètement une chose : accepter implicitement la poursuite d’une guerre qui tue encore.
2. 5. Réactiver un vieux schéma : une alliance historique tenace
Au Congo, l’Église catholique fut un pilier du système colonial. Sous Léopold II puis sous la Belgique, elle bénéficia de terres, de subventions et d’un monopole éducatif. Elle forma des sujets obéissants, pas des citoyens souverains ni des acteurs politiques autonomes. Le peuple devait être protégé, guidé, sauvé, jamais réellement souverain. Or cette pratique n’a jamais été totalement déconstruite. Elle ressurgit aujourd’hui sous une forme nouvelle : non plus au service direct de la colonisation, mais au service d’un imaginaire de la victimisation permanente et du paradigme du bouc-émissaire, qui continue à déposséder le Congo de sa capacité d’agir stratégiquement.
En clair, cette alliance reposait sur une division binaire : à l’Église, la morale ; à l’administration, le pouvoir. Aujourd’hui, lorsque le clergé délégitime systématiquement l’État et parle au nom du peuple contre la politique, il réactive ce schéma colonial : le sacré contre la souveraineté. En déclarant que « tous les accords sont des accords de fausses amitiés », il reproduit exactement ce schéma archaïque. La politique devient suspecte par essence. Le compromis est assimilé à la trahison. L’État est disqualifié moralement, tandis que l’Église se pose en gardienne de la pureté nationale. Cette position n’est pas prophétique ; elle est fonctionnelle, au sens qu’Eugen Drewermann donne à la fonctionnarisation du sacré.=
III. RÉPONSE AUX OBJECTIONS
On pourrait me faire des objections suivantes. Je tente d’y répondre succinctement, sans entrer dans les détails.
3. 1. L’Église a une mission prophétique de dénoncer
Oui, d’accord, mais le prophétisme biblique n’a jamais consisté à sacraliser le refus du réel. Il dénonçait pour sauver la vie, non pour absolutiser la colère. Dénoncer sans assumer les conséquences est une fuite morale.
3. 2. Critiquer les propos de l’évêque, c’est soutenir l’impérialisme occidental
Non. On peut critiquer les rapports de force internationaux sans délégitimer toute négociation ni nourrir la logique de guerre. L’anti-impérialisme ne doit pas devenir une idéologie mortifère.
3. 3. Se taire serait trahir le peuple
Le silence est une vertu. Wittgenstein disait ‘’ce dont on ne peut parler, il faut le taire’’. Ce qui trahit le peuple congolais, c’est toute parole qui rend la paix politiquement impossible.
3. 4. Le peuple a besoin de vérité
La vérité sans responsabilité est un pari risqué. Et la vérité, dans un monde désenchanté, n’est pas d’ordre biblique, elle est argumentative et procédurale (J. Habermas).
IV. CONCLUSION : LA RESPONSABILITÉ AVANT LA PURETÉ
Après trente ans de sang et de larmes, le Congo n’a plus besoin de certitudes morales absolues. Il a besoin de lucidité, de responsabilité et de courage politique. En démocratie, critiquer les accords de Washington est légitime. Les sanctifier serait une naïveté. Mais les disqualifier moralement dans un pays aussi fragilisé, sans proposer d’alternative crédible à la guerre, est une faute politique majeure.
Dans un monde sécularisé, la foi n’est pas appelée à ré-enchanter la guerre, mais à choisir la vie, même imparfaite. Elle n’est pas appelée à juger le réel depuis un ciel moral ni à partir d’un piédestal angélisé. Elle est appelée plutôt à empêcher que le pire continue. La géopolitique n’est pas une affaire des anges et des saints, mais des hommes et des femmes dans leur histoire réelle. Les faits politiques ne sont pas des pains bénis, ce sont des fruits au gout mitigé, parfois doux, mais souvent amers.
La paix n’est pas un sacrement, le Congo n’est pas une paroisse. Tout geste, quel qu’en soit l’auteur, risque de peser tragiquement sur notre destin comme nation. La foi chrétienne, si elle veut être fidèle à sa vocation, ne peut devenir l’alliée involontaire de ceux qui vivent de la guerre. Le souvenir de nos morts, la compassion pour les femmes violées et l’amour des orphelins devraient inviter toute parole énoncée à mesurer les effets perlocutoires de son énonciation. Car, délégitimer les processus de paix au sommet, c’est accepter la guerre. Aucune indignation morale ne pourrait ressusciter les morts ni essuyer les larmes des vivants.
De ce qui précède, se dégage en leitmotiv cette vérité : le Congo n’a plus besoin d’absolus moraux. Il a besoin de lucidité. Dans un monde désenchanté, la foi n’est pas appelée à ré-enchanter la guerre, mais à choisir la vie, même imparfaite. Nous avons besoin d’une parole religieuse qui protège la vie au lieu d’exalter la radicalité, et d’une politique assumée des accords historiques avec la virulence qui les accompagnent. Cette vérité n’a pas de substitut. Dans son ouvrage Le Savant et le Politique, Max Weber écrit : « Celui qui fait de la politique pactise avec les puissances diaboliques qui se tiennent derrière toute violence ».
Gouverner, négocier, signer un accord, c’est toujours « pactiser avec les puissances diaboliques » de la contrainte et du compromis. Refuser cette réalité, ce n’est pas être plus juste et plus pur : c’est être irresponsable. Dans l’Est du Congo, où opèrent aujourd’hui entre 120 et 150 groupes armés, la disqualification morale systématique de toute solution négociée a un effet mécanique. Elle délégitime l’État, elle nourrit la défiance populaire et alimente un narratif déjà omniprésent dans les zones de conflit : celui de la trahison permanente des élites et du pouvoir.