Prédateurs à l'Est en RDC et Ukraine, trumpcarthysme et souk global - Entretien avec Hubert Petit

Hubert Petit
Hubert Petit

L’ère des prédateurs se dévoile sous nos yeux, entre autres à l’Est de la RDC, à l’Est de l’Ukraine. Elle révèle un mal plus profond, celui d’un nouveau désordre mondial qu’illustre un souk global, alimenté par un trumpcarthysme décomplexé. Le professeur Hubert Petit a répondu à nos questions. Il  est médecin, juriste, diplomate, essayiste, ancien élève et maître de conférences à l’ENA, avec une expérience éminente d’enseignant à l’Université de Kinshasa (UNIKIN). Son expérience africaine est décrite dans son ouvrage « Une éna est née ». 

Question – Peut-on comparer les prédations dans l’Est de la RDC et dans l’Est de l’Ukraine?

Hubert Petit – Oui. Dans les deux cas nous assistons à des tentatives de mainmise sur des ressources d’un pays voisin, venues du Rwanda pour la RDC et de la Russie pour l’Ukraine. La force du droit s’efface devant le droit de la force. L’Est de la RDC est riche en minerais, essentiels pour les nouvelles technologies, tandis que l’Est de l’Ukraine recèle en son sous-sol les fameuses terres rares que voudraient se partager la Russie de Poutine et l’Amérique de Trump. 

Q. – Comment expliquez-vous ces violations du droit international ?

HP – Le nouveau désordre mondial résulte de la conjonction des appétits de puissances qui voudraient s’arroger des régions du globe, y compris en Afrique. Poutine en a été un déclencheur mais le trumpisme l’a décuplé. Le dictionnaire suédois définissait dès 2016 le trumpisme comme une modification du débat politique en faveur d'un style rhétorique où l'on s'exprime de manière à être remarqué, sans tenir compte des conséquences ni des faits.

Q. – Pouvez-vous préciser ?

HP – Nous étions entrés dans l'ère des faits alternatifs, expression utilisée avec cynisme pour la première fois par Kellyanne Conway, conseillère à la Maison-Blanche. Toutefois le trumpisme a amorcé un tournant vertigineux avec son second mandat, y compris par des bombardements au Nigéria pour motifs religieux. En politique intérieure américaine, c’est la « post-vérité ». S'y retrouvent notamment les complotistes « platistes », qui représenteraient près d’un jeune Américain sur six, pour qui la Terre est plate ! Un fait scientifique n'est plus un fait, c'est une opinion, donc contestable, que conforte le cloisonnement des réseaux sociaux. 

Q. – C’est ce que vous dénommez le trumpcarthysme ?

HP – En effet. Avec son second mandat, Donald Trump bascule dans une nouvelle forme de maccarthysme, avec intimidation, xénophobie, conflits d’intérêt exponentiels. L'expression favorite de Donald Trump est la chasse aux sorcières, dont il s'estime avoir été victime, comme son alter ego idéologique Vladimir Poutine, tous deux ayant maille à partir avec la justice. Elle se retrouve dans un trumpcarthysme inédit avec un narcissisme exacerbé, un culte de la personnalité sans précédent, des mensonges en tir automatique, auquel s’ajoute la contre-révolution intellectuelle au-delà des frontières, en Europe (effacement civilisationnel), en Afrique du Sud (génocide des fermiers blancs), en Amérique latine (kidnapping d’un chef d’État).

Q. – Est-ce une mise en cause de la liberté d’expression au nom de la liberté d’expression ?

HP – Oui, exactement. Voyez le bien nommé Vance-Président, dit « le braillonné », qui en est le fer de lance et dénonce les empêchements à la liberté d’expression, tout en exploitant les réseaux médiatiques pour diffuser sous stéroïde son éthique d'irresponsabilité. En politique étrangère, le trumpcarthysme se déploie avec bellicisme, suprémacisme et cupidité désinhibée. En témoignent les velléités indécentes de mainmise sur les ressources du sous-sol congolais ou ukrainien, les convoitises sur le Groenland, les fantasmes d’un cinquante-et-unième État canadien voisin, faisant fi de la souveraineté des États.

Q. – Au concept de sud global vous préférez celui de « souk global », pouvez-vous expliquer ?

HP – En réalité, le mal nommé sud global a fait place à un souk global géopolitique, où le marchandage, les tractations, chaotiques et imprévisibles, y compris par des droits de douane punitifs, sévissent aux dépens du droit international. La Russie et la Chine, partenaires de l’hémisphère nord, soi-disant indéfectibles, main dans la main avec le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud, veulent bâtir un ralliement basé sur des conjonctions d’intérêts circonstanciels. 

Q. – Vu d’Afrique, quel est le message à faire passer?

HP – C’est le nouveau désordre mondial, celui des démocraties assiégées et du droit bafoué. Durant la guerre froide, des travaux académiques se focalisaient sur le triangle Washington-Moscou-Pékin. Nous voici revenus à ce trilogue planétaire, sans l'Europe, sans l’Afrique, à qui revient le courage de dire non à la prédation et à la prétention d’un voisin de s’accaparer illégalement des richesses qui ne lui appartiennent pas, au mépris de l’intégrité territoriale d’un pays. Finalement, RDC et Ukraine, c’est le même combat !