Des millions de documents conservés à l’Africa Museum, à Tervuren, sont au centre d’un différend opposant la Belgique, la RDC et la société américaine KoBold Metals. Au cœur du débat : la numérisation d’archives datant de l’époque coloniale, comprenant rapports de missions, cartes et relevés établis notamment par des sociétés minières belges actives au Congo belge au XXe siècle. Conservés sur près d’un demi-kilomètre de rayonnages, ces fonds contiennent des informations géologiques susceptibles d’éclairer la localisation de minerais aujourd’hui jugés stratégiques, comme le lithium, le cobalt ou le cuivre.
De quoi s’agit-il ?
Il s’agit d’un désaccord sur la manière de numériser et de rendre accessibles ces archives. La Belgique a lancé, il y a deux ans, un programme de digitalisation soutenu par un financement européen dans le cadre d’un appui au secteur minier. Le programme, prévu sur plusieurs années, vise à numériser, classer et rendre accessibles les documents au bénéfice de la recherche scientifique, des autorités congolaises et, le cas échéant, d’acteurs privés, dans un cadre non exclusif.
Parallèlement, KoBold Metals souhaite participer directement à la numérisation afin d’accélérer la cartographie des ressources africaines en minerais critiques. Un accord de principe a été signé à Kinshasa entre le ministre congolais des Mines, Kizito Pakabomba, et le directeur général de KoBold en RDC, Benjamin Katabuka. Il prévoit notamment le déploiement d’une équipe aux archives conservées en Belgique avant le 31 juillet 2025. La société a par ailleurs obtenu, fin août, sept permis de recherche en RDC couvrant plus de 1 600 kilomètres carrés.
Qui sont les “protectionnistes” et que défendent-ils ?
Du côté belge, la direction de l’Africa Museum et les autorités fédérales, dont la ministre du Numérique et de la Politique scientifique Vanessa Matz, s’opposent à toute délégation complète de la numérisation à une entreprise privée.
Leur position consiste à défendre le caractère public, scientifique et non exclusif des archives. « Nous ne pouvons pas déléguer la gestion complète de l’archivage de nos documents à une entreprise privée », a déclaré le directeur du musée, Bart Ouvry. La ministre Matz a affirmé que la Belgique ne pouvait « accorder un accès privilégié et exclusif à une société privée étrangère » en dehors des règles belges et européennes applicables. Les archives, a-t-elle rappelé, doivent rester consultables par les chercheurs et le grand public.
Quels sont les enjeux ?
Les enjeux sont à la fois économiques et diplomatiques. Les documents pourraient contenir des informations utiles pour l’exploration de minerais critiques utilisés notamment dans les batteries électriques et l’industrie technologique. Le dossier intervient dans un contexte de rapprochement stratégique entre la RDC et les États-Unis autour des ressources minières. Il soulève également des questions de souveraineté, d’équité d’accès et de gestion d’archives issues de la période coloniale.
Pourquoi la Belgique refuse-t-elle de confier la numérisation à KoBold ?
Les autorités belges invoquent l’absence de lien contractuel avec l’entreprise américaine et le risque d’accorder un avantage commercial à une société privée. Elles estiment que la privatisation ou l’exclusivité de l’accès ne correspondraient ni au statut public de l’institution ni aux règles encadrant la gestion des archives en Belgique et en Europe.
Quand les données seraient-elles publiques si la position belge prévaut ?
Le programme belge prévoit une numérisation progressive sur plusieurs années. Les documents seraient rendus accessibles dans un cadre scientifique, au fur et à mesure de leur traitement, sans exclusivité.
Par ailleurs, des copies numériques sont transmises aux autorités congolaises compétentes, notamment au service géologique, depuis 2010. Selon la ministre Matz, une fois ces copies remises, leur usage relève de la souveraineté de la RDC, la Belgique n’intervenant pas dans les décisions prises à partir de ces données.
Ainsi, ce différend autour d’archives historiques dépasse la seule question patrimoniale et s’inscrit dans un contexte de compétition accrue pour l’accès aux minerais stratégiques.