Étienne Tshisekedi wa Mulumba, 9 ans déjà : ce que les Kinois retiennent du Sphinx de Limete

Monument d'Etienne Tshisekedi
Monument d'Etienne Tshisekedi/Ph. ACTUALITE.CD

Étienne Tshisekedi wa Mulumba mourrait le 1er février 2017 en Belgique, des suites d’une embolie pulmonaire. Il avait 84 ans. Neuf ans après la disparition de l’ancien premier ministre de la République Démocratique du Congo et fondateur de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), sa mémoire demeure profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. Il a incarné durant quarante ans la résistance politique, d’abord face au régime autoritaire de Mobutu (à partir du début des années 80), puis face aux pouvoirs des Kabila père et fils. 

Kinshasa était son fief, son royaume, le maquis d’où il a orchestré sa résistance politique. Dans les rues aujourd’hui, son nom revient encore avec une familiarité presque intime, souvent précédé d’un profond respect. Pour beaucoup, il demeure le Sphinx de Limete, figure austère, inflexible, incarnation d’une opposition morale qui a traversé les décennies sans jamais céder.

À Limete, considéré comme le micro-Etat de celui qui aimait se faire appeler "président", les souvenirs sont encore vifs. Devant le siège de l’UDPS, des passants évoquent spontanément « Papa Étienne » ou « Ya Tshitshi », comme on parle d’un proche. « Tshisekedi, n’était pas un politicien comme les autres. C’était un homme qui ne changeait pas de discours selon le vent politique », confie Jean-Pierre, ancien militant du parti. Et d’ajouter : « Même quand tout semblait perdu, il restait debout, constant et toujours fidèle à ses propres principes. Il pouvait être pauvre, battu, humilié, mais il ne changeait jamais de discours ».

Cette constance est sans doute le trait le plus unanimement reconnu par les Kinois. Dans un pays marqué par les revirements politiques, les alliances opportunistes et les trahisons, Étienne Tshisekedi est resté, pour beaucoup, un repère moral. Prison, assignations à résidence, humiliations publiques : son parcours d’opposant sous Mobutu a forgé une image de résilience et de courage qui dépasse largement le cadre partisan. 

« Sous Mobutu, beaucoup ont plié. Lui, non. Même quand il sortait de Makala ou qu’on l’assignait à résidence, il parlait toujours pour le peuple, il disait toujours "le peuple d’abord" pour montrer que son combat était essentiellement pour nous », témoigne Roger. « On pouvait ne pas être de l’UDPS, mais on reconnaissait que Tshisekedi avait une ligne. Il ne vendait pas son combat, c’est pour ça qu’on l’appelait le Sphinx », a-t-il poursuivi. 

Surnommé le "Sphinx" (du nom de son quartier de résidence à Kinshasa), pour son silence stratégique et son langage souvent sibyllin, Tshisekedi fascinait autant qu’il déroutait. « Il parlait peu, mais quand il parlait, on l’écoutait. Cette posture a contribué à construire une aura très mystique autour de sa personne », se souvient Jules, la cinquantaine.

Mais cette distance nourrissait aussi des frustrations. Certains Kinois reprochent à Tshisekedi de ne pas avoir su, ou voulu transformer sa popularité en action concrète. « On l’aimait, mais on ne comprenait pas toujours sa stratégie », explique Raymond. « Parfois, on avait l’impression qu’il attendait que l’histoire fasse le travail à sa place, on ne pouvait pas comprendre ». 

Un opposant sans pouvoir, mais pas sans influence

Étienne Tshisekedi n’a jamais exercé durablement le pouvoir suprême. Pourtant, dans la mémoire kinoise, son influence reste considérable. À Kinshasa, rares sont les figures politiques capables, comme lui, de pouvoir drainer des millions de fidèles à l’époque. Un simple mot d’ordre prononcé de sa voix nasillarde suffisait à suspendre l’activité frénétique du lieu, pour le plaisir d’entendre résonner sa phrase, « le peuple d’abord », sa devise. 

Bien avant que ces notions ne s’imposent dans le débat public, il est également celui qui a introduit, très tôt, l’idée de pluralisme politique, de démocratie et d’État de droit, à une époque où ces notions semblaient abstraites.

Pour de nombreux habitants de la capitale, il a surtout légué une culture de la contestation. « Il nous a appris à dire non, à résister. Avant lui, on subissait. Après lui, on osait parler. Il nous a transmis une forme de confiance et de courage que nous n’avions pas auparavant », affirme Marie-Louise, fonctionnaire à la retraite.

Cette dimension quasi pédagogique de son combat est souvent mise en avant, notamment par les générations qui ont grandi sous le régime de Mobutu. Tshisekedi n’était pas seulement un leader, mais un symbole d’émancipation politique. « Il n’a jamais été au pouvoir, mais il a marqué les esprits. Pour nous qui avons vécu son époque, il incarnait la résistance. Quand il parlait, on savait qu’il ne trahissait pas », souligne Thérèse. 

Éternel opposant 

Né le 14 décembre 1932 à Kananga, au Kasaï, Étienne Tshisekedi se forme au droit dans un Congo encore sous domination belge. Témoin et acteur des débuts chaotiques de l’indépendance, il intègre le gouvernement de transition issu du premier coup d’État de Mobutu en 1960, période marquée par l’arrestation puis l’assassinat de Patrice Lumumba. Après le second coup d’État de Mobutu en 1965, il occupe plusieurs fonctions ministérielles, dont celle de l’Intérieur, avant de rompre définitivement avec le régime en 1980. Deux ans plus tard, il cofonde l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), et pose ainsi les bases d’une opposition politique structurée et durable.

Figure centrale de l’opposition congolaise, Étienne Tshisekedi revendique brièvement le pouvoir à l’arrivée de Laurent-Désiré Kabila à Kinshasa en 1997, avant de s’imposer comme le principal opposant au régime. Il boycotte l’élection présidentielle de 2006 et refuse de reconnaître la réélection de Joseph Kabila en 2011. En 2016, il rejette le dialogue politique sous la médiation d’Éden Kodjo. L’accord du 31 décembre le désigne président du Conseil national de suivi de l’accord (CNSA), chargé d’accompagner le processus électoral, mais il décède à Bruxelles en 2017 avant d’entrer en fonction.

Jusqu’au bout de sa vie, Étienne Tshisekedi a cultivé son image de mythe politique. L’infatigable opposant, bien que vieillissant et malade, n’a jamais cessé de considérer qu’il était le seul à être légitime pour diriger la République Démocratique du Congo. 

Son visage rond et fermé comme une statue de cire, surmonté d’une éternelle casquette gavroche, était devenu une icône, celle de la résistance et de l’espoir d’une alternance politique pacifique que n’a encore jamais connu la République démocratique du Congo. 

James Mutuba