Guerre à l’Est de la RDC : "la prédation opérée notamment par le RCD et le CNDP a fait passer les revenus du secteur minier rwandais de 70 millions USD à environ 2 milliards USD l'an " (Julien Paluku)

Julien Paluku au FOCAC 2024 à Pékin
Julien Paluku au FOCAC 2024 à Pékin

Panéliste de la Conférence-Mémoire contre l’oubli : "Drame humanitaire, enjeux économiques, justice pour les victimes et restauration de l’intégrité territoriale ", organisée par le Ministère de la Communication et des Médias, le Ministre du Commerce Extérieur, Julien Paluku Kahongya, ancien Gouverneur du Nord-Kivu pendant 12 ans, a développé le thème : " Conséquences économiques de la guerre et de l’occupation ".

Lors de son intervention, mardi 27 janvier dernier à Kinshasa, devant la Première Ministre Judith Suminwa Tuluka, les membres du Gouvernement, les parlementaires, les étudiants, les journalistes et les acteurs de la société civile, il a souligné que les guerres récurrentes, l’agression rwandaise et les massacres de civils dans l’Est de la RDC ont pour objectif de détruire le capital humain congolais et de poursuivre le pillage des minerais dans cette région.

"Le Rwanda a une stratégie.La première consiste à détruire le capital humain, car le capital humain est un facteur de production. Aujourd’hui, nous avons environ 7 millions de personnes déplacées. Pour vous donner une idée, 7 millions de personnes, c’est l’équivalent de la population du Lesotho, du Botswana et du Togo réunis, ou encore l’équivalent de la population du Congo-Brazzaville. Voilà l’ampleur de la population déplacée. Le premier objectif du Rwanda a donc été de détruire ce capital humain, qui constitue un facteur de production. Pourquoi ? Parce que, comme l’a souligné la société civile, le Rwanda compte environ 10 millions d’habitants et que son marché le plus sûr est la République démocratique du Congo. Il s’agit donc de détruire la capacité productive locale afin de trouver plus facilement des débouchés", a expliqué le ministre Julien Paluku

Pendant cette période d’occupation des zones dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, le volume des exportations de minerais est passé de 70 millions de dollars américains à 2 milliards de dollars américains vers le Rwanda, pays qui ne dispose pas de gisements miniers. Selon lui, les véritables " FDLR " poursuivis par Kigali en RDC sont en réalité les minerais et autres ressources naturelles congolaises. Contrairement aux agressions précédentes, les chiffres de cette fois-ci connaissent une véritable explosion du côté de Kigali.

"Le deuxième élément concerne le secteur minier, qui fait l’objet de plusieurs rapports. Lorsque j’ai été élu gouverneur en 2007, les revenus du secteur minier rwandais étaient estimés à 70 millions de dollars. La prédation opérée notamment par le RCD et le CNDP a contribué à faire évoluer ces revenus.Aujourd’hui, en 2025, les revenus annuels du Rwanda issus du secteur minier s’élèvent à environ 2 milliards de dollars. On est passé de 70 millions à 2 milliards de dollars", a fait savoir Julien Paluku, Ministre du Commerce Extérieur

Selon ce membre du gouvernement, Suminwa, cela explique pourquoi la guerre s’est étendue jusqu’à Bukavu, dans la province du Sud-Kivu. Pour le ministre du Commerce Extérieur, l’extension des conquêtes vers le Sud-Kivu vise l’exploitation illicite de l’or.

"On prétend être allé à la recherche des FDLR, mais les premiers FDLR s’appellent les récoltes, et les seconds s’appellent les minéraux. Je le dirai toujours. Le président Félix Tshisekedi, lorsqu’il a compris la problématique du pillage qui durait depuis plus de 20 ans, a créé la société Primeira Gold, devenue plus tard Congo Gold Trading. Pendant plus de 20 ans, la RDC n’exportait qu’environ 2 à 6 kilos d’or par an. Lorsque le président a compris que tout l’or partait vers le Rwanda, il a mis en place une joint-venture avec une société des Émirats arabes unis. La production est alors passée à 800 kilos d’or par mois. Les zones de production concernaient le Sud-Kivu et le Nord-Kivu", a-t-il fait remarquer dans son intervention

Et d'ajouter :

"Le Rwanda a compris que produire 800 kilos par mois représentait environ 9,6 tonnes par an. Multiplié par les prix actuels 163.000 usd, cela représente environ 2 milliards de dollars. Le Rwanda a donc rapidement compris qu’il fallait attaquer le Sud Kivu pour poursuivre ce deuxième FDLR, qui s’appelle l’or. Chaque fois que vous entendez parler des FDLR, ne pensez pas aux humains. Pensez d’abord aux récoltes, puis aux minéraux. C’est pour cette raison que les revenus annuels du Rwanda ont explosé".

Par ailleurs, Julien Paluku a révélé qu’après avoir consulté toutes les statistiques de la Banque centrale rwandaise, il constate que, depuis le mois de mai 2025, elles ne sont plus publiées. Selon lui, ces chiffres exploseraient à tel point que leur diffusion susciterait de nombreuses interrogations au niveau international.

"Ils ont donc cessé de publier les statistiques de leur production minière, car il est évident qu’il n’existe pas autant de gisements miniers au Rwanda. Les minéraux ne se multiplient pas comme des cultures agricoles. On ne peut pas passer de 70 millions à 2 milliards de dollars comme si les ressources s’étaient multipliées dans le sol", a soutenu Julien Paluku.

Un an après la chute de la ville de Goma aux mains de la rébellion de l’AFC/M23, soutenue par le Rwanda, les autorités congolaises ont organisé, ce mardi 27 janvier, une journée nationale de mémoire dédiée aux victimes des violences dans l’Est de la République démocratique du Congo. La cérémonie s’est tenue à l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa, en présence notamment de la Première Ministre, Judith Suminwa, ainsi que de plusieurs membres de son gouvernement.

Cette commémoration, axée autour du thème « Résistance, Résilience et Unité du peuple congolais », visait, selon les organisateurs, à rendre hommage aux civils tués ou déplacés dans les zones affectées par les conflits armés. De Bunagana à Uvira, le gouvernement a réaffirmé que le conflit dans l’Est ne se limite pas à des combats armés, mais constitue une crise complexe aux dimensions humanitaire, économique et géopolitique.

Si cette journée n’a pas débouché sur des annonces politiques concrètes, elle traduit la volonté des autorités congolaises d’inscrire la guerre de l’Est dans la mémoire nationale et de maintenir la pression diplomatique sur la scène internationale. Dans un pays marqué par des décennies de conflits à répétition, la question demeure toutefois celle de la traduction de cette mémoire en avancées durables vers la paix.

Clément MUAMBA