Après plusieurs appels insistants des acteurs sociopolitiques congolais en faveur de la convocation urgente d’un dialogue national pour faire face à la crise sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo, le chef de l’État Félix Tshisekedi, a profité de la cérémonie d’échange de vœux avec les diplomates et ambassadeurs accrédités en RDC pour faire le point sur cette initiative très attendue. Tshisekedi a reconnu que, dans ce contexte particulier, l’unité nationale s’impose plus que jamais comme une exigence fondamentale. Toutefois, il a posé des conditions: ce dialogue ne doit en aucun cas remettre en cause les institutions issues des élections. Il doit se tenir sur le territoire national et sous la conduite des institutions de la République. Ce dialogue intérieur, aussi nécessaire soit-il, ne saurait se substituer aux obligations internationales : il ne peut être invoqué ni pour relativiser une agression ni pour diluer des responsabilités clairement établies, a insisté le Président de la République.
Le cadre ainsi fixé par Félix Tshisekedi pour la tenue d’un dialogue national continue de susciter des réactions au sein de l’environnement sociopolitique. Ensemble pour la République, le parti de l’opposant Moïse Katumbi, estime qu’un dialogue "sincère" ne peut être crédible que sous l’égide du tandem CENCO-ECC, conformément à leur initiative du Pacte social pour la paix et le vivre-ensemble.
"Toute démarche qui exclurait des acteurs essentiels de la nation serait vouée à l'échec. Ensemble pour la République tient à rappeler qu'un dialogue national inclusif ne saurait être une concession du pouvoir ni une rencontre de convenance entre alliés politiques. On ne dialogue pas pour se conforter entre convaincus, mais pour affronter avec lucidité et courage les causes profondes de la crise politique, sécuritaire, sociale et morale qui gangrène le pays, et y apporter des réponses durables, partagées et crédibles. En conséquence, Ensemble pour la République rejette le simulacre de dialogue proposé par le Président Tshisekedi", a fait savoir Olivier Kamitatu, porte-parole et Directeur de cabinet de Moïse Katumbi
De son côté, Envol, le parti de Delly Sesanga, met en garde contre les dialogues de circonstance, utilisés comme des outils conjoncturels destinés à désamorcer des pressions internes ou externes, à renforcer un pouvoir en place, sans volonté réelle de réforme ni remise en question des pratiques de gouvernance. Pour cette formation politique, ceux qui invoquent la légitimité des institutions pour restreindre le dialogue s’enferment dans un déni politique. À l’horizon 2028, souligne-t-elle, aucune institution ne saurait durablement prospérer sur le terrain de la légitimité en dehors d’un renouvellement démocratique issu des élections.
"Pour être véritablement national, utile et porteur de solutions durables, tout dialogue politique interne doit impérativement reposer sur: une définition concertée de son cadre, de ses objectifs et de ses modalités; une inclusivité réelle, excluant toute mise à l'écart arbitraire d'acteurs politiques ou sociaux; des garanties crédibles d'indépendance, tant dans la facilitation que dans le suivi des conclusions; un engagement clair de mise en œuvre des recommandations issues du dialogue", a recommandé Envol.
Le regroupement politique LGD et Alliés (LGD&A) de l’ancien Premier ministre Matata Ponyo déplore la sélectivité du schéma présenté par le chef de l’État. Pour cette plateforme politique, les positions des différentes parties, bien que paraissant tranchées et parfois divergentes, n’appellent pas encore à la rupture, au regard des dispositions d’ouverture et de concertation affichées de part et d’autre. Estimant que le processus devant conduire au rapprochement des camps aux positions antagonistes demeure laborieux, le regroupement LGD et Alliés en appelle à la patience, à la retenue et à la sagesse de l’ensemble des acteurs concernés. À ce stade, il considère que le cheminement logique devrait conduire au croisement des cahiers des charges des différentes parties prenantes, en vue d’en dégager une synthèse consensuelle privilégiant l’objectif supérieur du rétablissement de la paix, de la sécurité, de la réunification du pays et du retour rapide à la normalité institutionnelle.
Pour Sauvons la RDC, la plateforme politique de Joseph Kabila, réunie à Bruxelles (Belgique), en multipliant les conditions à la tenue d’un dialogue, Félix Tshisekedi "a choisi délibérément l’escalade au détriment des populations civiles et de la cohésion nationale".
Selon cette organisation politique, ce refus du chef de l’État constitue un acte politique d’une extrême gravité, engageant directement sa responsabilité devant l’histoire. Face à cette position, Sauvons la RDC appelle le peuple congolais à en prendre acte et à en tirer toutes les conséquences, dans le strict respect de la Constitution et des mécanismes légaux de résistance qu’elle garantit.
Par ailleurs, le Cadre de concertation des forces politiques et sociales estime qu’il n’appartient pas au président de la République, partie prenante au conflit et acteur central de la crise actuelle, de décider unilatéralement du lieu, des modalités d’organisation, de participation et de déroulement, ni du périmètre des débats du dialogue national. Pour cette structure, qui réunit des acteurs politiques et de la société civile, une telle captation du processus compromettrait gravement sa crédibilité, en le privant de son caractère inclusif et en risquant de le réduire à un exercice formel, dépourvu de portée réelle.
Réagissant sur X à la même question, Maître Jean-Claude Katende, président de l’ASADHO, une organisation de la société civile, note que certaines conditions posées par Félix Tshisekedi sont difficilement réalisables. Il déplore également que cette initiative de dialogue ait réveillé plusieurs acteurs, tout en précisant que " le dialogue n’est pas une blanchisserie ".
"Certaines conditions posées par le Président de la République pour l'organisation du dialogue sont difficilement acceptables. Le dialogue en perspective réveille tout le monde, même les escrocs politiques qui avaient disparu des radars du peuple. Le dialogue n'est pas une blanchisserie. Le peuple a l'oeil ouvert", a dit Jean Claude Katende, président de l'ASADHO.
En optant pour un dialogue piloté par les institutions de la République, la démarche de Félix Tshisekedi est perçue, dans l’environnement sociopolitique congolais, comme une volonté d’écarter du jeu le duo CENCO-ECC. Jusqu’à ce jour, ces deux confessions religieuses font pourtant largement consensus comme médiatrices auprès d’une bonne partie des partis de l’opposition et des organisations de la société civile. Du côté du pouvoir, en revanche, il leur est reproché un manque de neutralité, notamment en raison de leur refus de reconnaître l’agression rwandaise à travers l’AFC/M23.
Au regard des diverses réactions suscitées par les conditions posées par Félix Tshisekedi, des analystes avertis relèvent un point de convergence à savoir l’importance de la tenue d’un dialogue national face à l’agression rwandaise. Ils notent toutefois des approches divergentes, d’où la nécessité et l’urgence d’un rapprochement entre les différentes parties, en privilégiant l’intérêt supérieur de la nation. Selon ces analystes, un tel rapprochement permettrait d’aplanir les divergences et de soulager les souffrances des populations de l’Est de la RDC, régulièrement confrontées à l’instabilité et à une situation humanitaire qui ne cesse de se détériorer, dans un contexte marqué par la pénurie de financements au niveau international.
Alors que le dialogue national tarde à être convoqué, les initiatives diplomatiques, à savoir le processus de Washington, qui vise à gérer les tensions entre Kigali et Kinshasa, ainsi que celui de Doha, consacré à la crise entre Kinshasa et l’AFC/M23, avancent sur le papier mais peinent à produire les résultats escomptés sur le terrain. Sur le terrain, il reste marqué par une escalade des violences sur plusieurs fronts dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, à l’Est de la RDC.
Clément MUAMBA