Le dialogue inclusif en RDC : nécessité stratégique ou piège politique ?

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Les leaders de la C64

Depuis le début de l'année 2026, une interrogation domine le débat politique congolais : faut-il, oui ou non, un dialogue inclusif entre Congolais ? Posée ainsi, la question est piégée. Elle oppose deux camps qui, en réalité, ne parlent pas de la même chose. Les uns entendent par « dialogue » un forum souverain destiné à consolider la cohésion nationale ; les autres, une renégociation de l'ordre politique issu des urnes de décembre 2023. Toute analyse sérieuse doit donc commencer par déplacer la question : non pas faut-il un dialogue ? mais un dialogue pour quoi faire, avec qui, et sous quelles garanties ?

C'est à cette condition que le débat cesse d'être une querelle de postures pour devenir un véritable choix stratégique national.

L'état des lieux : un processus enlisé dans un paysage saturé

Il est impossible de raisonner sur le dialogue sans le replacer dans l'écheveau diplomatique qui structure aujourd'hui la crise congolaise. Quatre processus se superposent, souvent sans se coordonner :

1. Le processus de Washington : l'accord de paix RDC-Rwanda signé le 27 juin 2025, articulé autour de la logique « sécurité contre minerais », avec l'entrée des États-Unis comme acteur central.

2. Le processus de Doha : les négociations entre Kinshasa et l'AFC/M23, dont l'accord-cadre du 15 novembre 2025 a ouvert la voie à des pourparlers directs, sans que la question du retrait des rebelles du Nord et du Sud-Kivu soit tranchée.

3. Le mandat angolais : confié à João Lourenço en février 2026 pour organiser des consultations en vue d'un dialogue inter congolais, avec une feuille de route de 21 pages transmise à Kinshasa le 7 mars 2026.

4. Le cadre CENCO-ECC : la feuille de route portée par les confessions religieuses, qui plaide pour une inclusivité sans impunité.

Le verdict, à la mi-2026, est sévère. Le rapport du Groupe d'experts des Nations unies parle de « résultats limités » : les retraits annoncés n'ont donné lieu qu'à des repositionnements tactiques de quinze à vingt kilomètres, les renforts rwandais ont continué d'affluer, et Joseph Kabila est cité jouant un rôle de premier plan dans l’AFC/M23. Sur le terrain, dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, la situation sécuritaire demeure dégradée. Le mandat angolais lui-même, selon plusieurs sources diplomatiques, est dans l'impasse, Kinshasa et Luanda ne s'accordant ni sur le format, ni sur les participants, ni sur le lieu.

Autrement dit : le dialogue inter congolais n'est toujours pas convoqué, alors même que les armes n'ont pas cessé de parler. C'est le paradoxe fondateur de tout ce débat.

Les arguments en faveur de la nécessité du dialogue

Plusieurs raisons plaident sérieusement pour un dialogue, et il serait intellectuellement malhonnête de les balayer comme de simples manœuvres.

La cohésion nationale comme impératif de survie. L'agression subie à l'Est, la multiplication des lignes de fracture internes et l'existence d'administrations parallèles sur le territoire national fragilisent l'unité de l'État. Un pays qui se bat pour sa souveraineté extérieure ne peut se permettre une guerre civile larvée en son sein. De ce point de vue, un espace de parole entre Congolais est moins un luxe qu'une nécessité défensive.

Le coût de l'immobilisme. Comme le rappelle une partie de l'opposition, le train de vie de l'État, les dépenses somptuaires et la persistance de la souffrance des populations rendent le statu quo insoutenable. Si le dialogue peut réorienter les ressources vers l'essentiel ; la sécurité, les services publics, la reconstruction, il devient un instrument de rationalisation autant que de réconciliation.

Le complément indispensable aux processus internationaux. Washington et Doha peuvent geler la dimension interétatique du conflit, mais aucun accord régional ne réglera à lui seul un conflit dont les racines sont aussi internes : gouvernance, corruption, marginalisation politique, question de la nationalité et de la terre à l'Est. Un dialogue inter congolais est le seul cadre où ces racines peuvent être nommées. La diplomatie extérieure traite les symptômes ; le dialogue interne, potentiellement, la maladie.

Les arguments de la prudence : pourquoi le dialogue peut devenir un piège

À ces raisons s'opposent des objections tout aussi solides, qui expliquent la méfiance d'une large frange de la classe politique.

Le risque du « simulacre ». Une opposition non armée, de Moïse Katumbi à Delly Sessanga, de Martin Fayulu à Seth Kikuni ; dénonce un dialogue verrouillé, piloté par des institutions dont elle conteste la légitimité. Sa position est légitime : un dialogue conçu et arbitré par une partie ne saurait produire un résultat perçu comme neutre. D'où l'exigence d'une médiation extérieure et d'un facilitateur moralement crédible, rôle que le tandem CENCO-ECC revendique.

Le risque de blanchiment de l'impunité. À l'autre extrémité, les revendications de l'AFC/M23, dialogue inter congolais, amnistie, restitution des biens, intégration dans l'armée et les institutions, posent une question redoutable. Comment inclure des acteurs condamnés à mort pour crimes de guerre et insurrection sans transformer le dialogue en machine à effacer les responsabilités ? La ligne rouge affirmée par le pouvoir « la paix ne se construit pas sur l'impunité » est ici partagée jusque par les Églises, qui refusent de voir le dialogue devenir une « blanchisserie ». Mais entre l'exclusion totale et l'amnistie générale, aucun mécanisme de justice transitionnelle n'a encore été défini.

Le risque constitutionnel : l'angle mort du débat. C'est probablement l'enjeu le plus lourd, et le moins avoué. Nous sommes à moins de deux ans de l'échéance électorale de 2028. Or, l'UDPS a lancé une coalition (C4) en faveur d'un changement de Constitution, tandis qu'une partie de l'opposition s'est structurée (C64) pour s'y opposer. La crainte est double et symétrique : que le pouvoir se serve du dialogue pour avancer vers un changement constitutionnelouvrant potentiellement la voie à un troisième mandat ; ou, à l'inverse, que l'opposition l'utilise pour verrouiller la Constitution. Tant que cet arrière-plan n'est pas clarifié, chaque camp soupçonnera l'autre de vouloir instrumentaliser la table de négociation. Le dialogue devient alors le théâtre d'un affrontement pour 2028, déguisé en quête de paix.

Le précédent des dialogues avortés. L'histoire politique congolaise est jonchée de forums qui ont accouché de partages de postes plutôt que de réformes durables. Le risque d'un « dialogue pour rien », suivi d'un appel à un second dialogue destiné à corriger le premier, est réel. Un processus mal conçu ne stabilise pas : il diffère la crise en la rendant plus coûteuse.

La cartographie des positions : trois camps irréconciliables ?

Le blocage actuel tient à ce que les trois principaux acteurs internes défendent des conceptions incompatibles de l'inclusivité :

Le pouvoir défend un dialogue souverain et institutionnel : sur le sol national, conduit par les institutions élues, respectueux de la Constitution, sans remise en cause de la légitimité ni de la justice.

L'opposition non armée défend un dialogue sous médiation neutre, refusant tout pilotage par le pouvoir et exigeant un ordre du jour centré sur les réformes électorales et institutionnelles.

Les confessions religieuses défendent un dialogue inclusif mais non complaisant, tentant de tenir la ligne de crête entre ouverture et refus de l'impunité.

Ajoutons-y les acteurs armés, dont les exigences maximalistes (amnistie, intégration) heurtent frontalement le principe de responsabilité, et les parrains extérieurs : Angola, Togo, États-Unis, Qatar ; dont les intérêts (stabilité régionale, corridor de Lobito, accès minier) ne coïncident pas toujours avec ceux des Congolais.

La difficulté n'est donc pas l'absence de volonté de dialoguer. Elle est que chacun rejette le dialogue de l'autre. Comme l'a résumé un observateur : ils veulent tous la paix, mais chacun rejette celle de l'autre.

Notre lecture : une nécessité conditionnelle, non une nécessité inconditionnelle

Notre thèse est la suivante : le dialogue inclusif est nécessaire, mais aucun dialogue ne l'est.

Il est nécessaire comme instrument de consolidation de la cohésion nationale et de traitement des causes internes du conflit, que ni Washington ni Doha ne pourront régler. Il ne l'est pas, il serait même dangereux s'il devient soit une renégociation de l'ordre constitutionnel, soit une plateforme d'amnistie déguisée, soit une manœuvre de positionnement pour 2028.

La vraie question n'est donc pas si, mais comment. Un dialogue utile suppose, à notre sens, cinq garanties non négociables :

1. Une facilitation perçue comme neutre. Ni le pouvoir seul, ni l'opposition seule ne peuvent arbitrer. L'attelage CENCO-ECC, appuyé par un parrainage régional (Angola, Togo/UA), offre la crédibilité morale que les institutions, contestées, ne peuvent fournir seules.

2. Un ordre du jour borné et écrit à l'avance. Sécurité à l'Est, restauration de l'autorité de l'État, réformes électorales, gouvernance des ressources. Rien qui touche à la légitimité des élus ni à un changement constitutionnel : ces sujets doivent être explicitement exclus pour désamorcer les soupçons croisés.

3. Un mécanisme de justice transitionnelle clair. L'inclusivité ne peut signifier l'impunité. Il faut trancher, en amont, la question des responsables de crimes graves ; non par le silence, mais par un cadre défini de responsabilité et de réparation.

4. Une articulation, et non une concurrence, avec Washington et Doha. Le dialogue interne doit traiter ce que les processus externes ne peuvent traiter, sous peine d'ajouter une quatrième table bavarde à trois tables déjà enlisées.

5. Une garantie constitutionnelle explicite. Le meilleur moyen de dépolitiser le dialogue est que toutes les parties s'engagent, préalablement et publiquement, à ne pas s'en servir pour modifier les règles du jeu de 2028.

Conclusion : dialoguer sur du concret, ou ne pas dialoguer

À ceux qui demandent s'il faut ce dialogue, nous répondons : la RDC n'a pas les moyens de refuser de se parler, mais elle a encore moins les moyens d'un dialogue qui échouerait. Un forum sans facilitation neutre, sans agenda borné, sans justice et sans garanties constitutionnelles ne rapprochera pas la paix : il l'éloignera en légitimant l'idée qu'on peut, indéfiniment, remettre la refondation à plus tard.

Le pays est à la croisée des chemins. Les voix les plus autorisées, y compris ecclésiastiques, avertissent que sans réconciliation sincère, c'est le pays lui-même qui est en jeu. Le dialogue n'est ni la panacée que certains vantent, ni le piège que d'autres redoutent. Il est un outil. Sa nécessité ne se décrète pas : elle se construit par la qualité de ses conditions.

Le vrai courage politique, aujourd'hui, ne consiste pas à dire oui ou non au dialogue. Il consiste à refuser le faux dialogue pour rendre possible le seul qui vaille.

Jean Michel Epapa, Analyste Indépendant