Le bas et le haut : deux leviers pour renforcer l’engagement communautaire dans la riposte contre la 17ème épidémie de la Maladie à virus Ebola (MVE)

Michée Kitima
Michée Kitima

Tribune de Michée Kitima

De retour d’une mission d’appui à la riposte contre la 17ème  épidémie de la maladie à virus Ebola (MVE) en Ituri, notamment à Bunia et à Rwampara, une conviction s’impose : cette épidémie, qui frappe d’abord les communautés, ne pourra être maîtrisée sans elles.

Plusieurs acteurs reconnaissent aujourd’hui les défis liés à l’engagement communautaire, notamment l’implication effective des leaders locaux et groupes spécifiques dans la riposte. D’autres identifient déjà la participation communautaire comme l’une des clés de succès. Cependant, très peu s’interrogent réellement sur la manière de rendre cette participation effective, durable et adaptée au contexte local.

Il convient, avant tout, de saluer les efforts importants déployés au quotidien par les autorités sanitaires autour de l’Institut National de Santé Publique (INSP), le personnel de santé, les équipes de riposte, ainsi que les partenaires techniques et financiers, pour contenir cette épidémie et limiter son impact socio-économique sur les communautés.

Toutefois, au regard des défis observés sur le terrain, ainsi que de ceux relevés par les organismes habilités, la riposte doit se jouer à deux niveaux complémentaires : en bas, dans les communautés, là où naissent les peurs, les rumeurs, les réticences et les résistances ; et en haut, au niveau institutionnel, là où se construisent le leadership national, la préparation, la confiance et la mobilisation nationale.

  1. Le bas : replacer la communauté au cœur de la riposte

Une épidémie qui naît et se propage au sein des communautés ne peut être maîtrisée durablement sans leur pleine implication. L’engagement communautaire ne doit pas se limiter à la présence des leaders dans les réunions, ni à la simple diffusion de messages conçus à l’avance. Il doit être compris comme un véritable processus de dialogue, d’écoute, de responsabilisation et de co-construction de la réponse, dans lequel les communautés ne sont pas seulement informées, mais associées et impliquées dans le processus de prise de décisions, les actions et le suivi de la riposte.

  1. Mettre en place une équipe CREC locale 

L'une des principales barrières observées sur le terrain est la distance culturelle, linguistique et sociale entre certaines équipes de riposte et les communautés. Lorsque les messages sont portés par des personnes perçues comme étrangères au milieu, la méfiance peut rapidement s'installer, même lorsque les intentions sont bonnes.

Il est donc important de mettre en place, dans chaque aire ou zone concernée, une équipe locale de Communication des Risques et d'Engagement Communautaire (CREC), composée notamment d'un leader d'opinion, d'un membre de la société civile, d'un leader religieux, d'un chef de quartier, d'un représentant de l'autorité coutumière, d'un point focal CREC de la zone de santé et d'un point focal de la Division Provinciale de la Santé (DPS). Dans un contexte des conflits armés et exploitation minière, une approche adaptative est cruciale dans cette réponse. Il s’agit d’identifier les mécanismes d’implication des responsables des carrés miniers et des groupes armés également dans la riposte. Cette équipe devrait être formée, intégrée au plan provincial de riposte, reliée aux autres piliers et dotée de moyens minimaux de fonctionnement.

L'objectif n'est pas de créer une structure parallèle, mais d'ancrer la riposte dans les réalités locales, afin que les communautés ne soient pas seulement des cibles de sensibilisation, mais de véritables actrices de la réponse.

2. Motiver, capaciter et responsabiliser les acteurs communautaires

L'engagement communautaire ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté. Les leaders, les relais communautaires, les survivants d'Ebola, les représentants religieux, les jeunes, les femmes et les acteurs de la société civile peuvent jouer un rôle déterminant, mais ils font souvent face à des contraintes très concrètes : transport, communication, disponibilité, sécurité et moyens de fonctionnement.

Après la cartographie des leaders et l'obtention de leur adhésion, il est nécessaire de prévoir un mécanisme clair, transparent et équitable de motivation et d'appui logistique pour les acteurs locaux réellement engagés dans la riposte. Il ne s'agit pas d'acheter les consciences, mais de donner aux personnes mobilisées les moyens d'accomplir efficacement leur mission.

Les personnes guéries d'Ebola doivent également être davantage valorisées. Elles constituent des pairs éducateurs crédibles, capables de témoigner, de rassurer les familles, de combattre les rumeurs et de montrer qu'une prise en charge précoce peut sauver des vies. Leur implication structurée peut contribuer à changer la perception de la maladie et des centres de traitement.

3. Réussir les Enterrements Dignes et Sécurisés

Les Enterrements Dignes et Sécurisés (EDS) sont essentiels pour interrompre les chaînes de transmission, mais ils restent parmi les interventions les plus sensibles sur le plan culturel et émotionnel. Lorsqu'ils sont mal expliqués, retardés ou perçus comme une rupture brutale avec les us et coutumes, ils peuvent alimenter la peur, les rumeurs, les réticences et motiver la résistance.

Il faut donc renforcer la capacité des équipes EDS à intervenir rapidement, avec humanité, respect et pédagogie. L'intégration de membres issus des communautés dans les équipes ou autour du processus d'EDS permettrait d'expliquer les étapes, de rassurer les familles et de réduire les malentendus.

Dans la mesure du possible, l'utilisation de housses (sacs) mortuaires transparentes devrait être maintenue afin de permettre aux familles d'identifier visuellement leurs proches. Ce type de disposition, apparemment technique, peut avoir un impact majeur sur la confiance et sur la réduction des rumeurs, notamment celles liées au vol d'organes ou à la disparition des corps.

Une EDS réussie, renforce l’engagement communautaire, renforce la surveillance, le suivi des contacts et l'ensemble des autres piliers. A l'inverse, une EDS qui échoue fragilise toute la riposte.

4. Écouter les communautés avant de vouloir les convaincre

Sur le terrain, les communautés posent des questions qui ne doivent pas être minimisées : « Pourquoi vos médicaments ont-ils une odeur ? », « Quand la pluie tombe, où allons-nous prendre les médicaments ? », « Pourquoi donnez-vous trois moustiquaires à une famille de neuf personnes ? », « Vous êtes payés, mais vous nous demandez de vous accompagner gratuitement : avec quels moyens allons-nous le faire ? »

Ces questions traduisent parfois des incompréhensions, mais aussi des frustrations réelles, des contraintes géographiques, des obstacles saisonniers, une fatigue face aux sensibilisations répétées et un sentiment d'injustice. Les écouter, c'est déjà commencer à résoudre une partie du problème.

La communication ne doit donc pas seulement consister à transmettre des messages. Elle doit organiser un véritable circuit de remontée des préoccupations communautaires, apporter des réponses rapides, documenter les rumeurs, corriger les fausses informations et adapter les interventions aux réalités vécues par les populations.

En définitive, la solution d'une épidémie communautaire ne viendra jamais sans la communauté.

  1. Le haut : une communication stratégique au niveau institutionnel

Il est aujourd’hui indispensable de regarder cette épidémie avec lucidité et responsabilité. La 17ᵉ épidémie de maladie à virus Ebola place de nouveau la République démocratique du Congo au cœur des grands enjeux sanitaires régionaux et mondiaux. Certains spécialistes la considèrent déjà comme la deuxième plus grande épidémie d’Ebola au monde après celle connue en Afrique de l’Ouest en 2014, notamment en raison de sa dynamique d’évolution, de son contexte sécuritaire et géographique. Dans ce cadre, il devient essentiel de rassembler toutes les forces vives de la Nation : autorités publiques, institutions sanitaires, leaders religieux et coutumiers, société civile, partenaires techniques et financiers, médias, artistes, jeunes, femmes et communautés locales.

Cette épidémie n’est pas seulement une crise sanitaire. Elle touche aussi l’économie, l’éducation, la sécurité, la cohésion sociale et l’image internationale du pays. C’est pourquoi la riposte doit être portée avec le plus grand sérieux, non seulement dans les zones déjà touchées, mais également dans les provinces et zones de santé à risque, afin d’anticiper, de préparer et de prévenir toute extension de la maladie.

  1. Mettre en place un cadre de consultations nationales

Un cadre national de consultations autour de la riposte permettrait de réunir les principaux acteurs concernés : autorités nationales et provinciales, confessions religieuses, leaders coutumiers, partenaires techniques et financiers, société civile, leaders d’opinion, artistes et médias. Placées sous l’impulsion du Président de la République, ces consultations devraient également offrir l’occasion de capitaliser les leçons tirées des précédentes épidémies d’Ebola, notamment celle de 2018 à l’Est du pays, où les défis liés à la confiance communautaire, à la sécurité, aux rumeurs et à l’adhésion aux mesures de riposte ont fortement marqué la réponse. 

Cette démarche permettrait d’identifier des solutions adaptées au contexte actuel, de renforcer l’adhésion de toutes les couches de la population y compris celles des zones en conflits et minières , d’améliorer la coordination, de mobiliser les ressources nécessaires et de définir une feuille de route opérationnelle orientée vers des actions concrètes sur le terrain.

Il ne s'agira pas seulement de répondre aux zones déjà touchées, mais aussi de préparer les provinces et zones de santé à risque, afin qu'elles disposent des réflexes, moyens, outils et mécanismes nécessaires en cas d'extension de l'épidémie.

2. Renforcer l'implication personnelle du Chef de l'Etat, Felix Antoine Tshisekedi dans la sensibilisation

À travers les différentes communications du Gouvernement, il apparaît clairement que le Chef de l’État accorde une attention particulière à cette épidémie. Des orientations ont été données, des décisions importantes ont été prises, des ressources ont été mobilisées et des équipes ont été déployées sur le terrain afin de renforcer la riposte. Cette implication au plus haut niveau constitue un signal fort et mérite d’être saluée.

Toutefois, au regard de la gravité de la situation et des perceptions encore observées au sein des communautés touchées, une prise de parole directe et régulière du Président de la République pourrait avoir un impact déterminant. À ce jour, les communautés affectées ont encore besoin d’entendre directement la voix du Chef de l’État, de recevoir un message de réconfort, d’être rassurées sur les actions en cours et d’échanger leurs multiples préoccupations et craintes au garant de la nation.

Cette communication du Chef de l’Etat, devrait être à la fois interne et externe : interne, pour mobiliser les Congolais autour des gestes à adopter et des efforts de la riposte ; externe, pour préserver l'image du pays, rassurer les partenaires et montrer le leadership national face à la crise.

La communication gouvernementale est importante, mais elle ne remplace pas toujours la force d'une parole incarnée, portée au plus haut niveau, dans les moments où la confiance publique devient un facteur déterminant de succès de cette lutte contre Ebola.

3. Changer de paradigme : passer d’une communication centrée sur les limites à une communication fondée sur la confiance.

Il est scientifiquement correct de rappeler qu'il n'existe pas, à ce jour, de vaccin homologué ni de traitement spécifique approuvé contre cette souche Bundibugyo. Cependant, lorsque la communication officielle insiste principalement sur ce qui manque, elle peut créer un vide informationnel, nourrir la peur et renforcer l'idée que les centres de traitement seraient des lieux où l'on va mourir. 

Il faut donc changer de narratif. Sans nier les limites scientifiques, la communication doit davantage mettre en avant l'expertise congolaise, la prise en charge disponible, les guérisons déjà observées, l'importance d'une consultation précoce et le rôle décisif des centres de traitement dans la survie des patients. Dans ce contexte, les messages officiels doivent être harmonisés, compréhensibles, adaptés au contexte actuel.

En conclusion, la riposte contre Bundibugyo ne se gagnera ni uniquement dans les laboratoires, ni dans les centres de santé ou les centre de traitement, mais elle se gagnera aussi dans les communautés : dans les villages, les familles, les lieux de culte, les marchés, les écoles, les carrés miniers, les médias et les espaces où se construisent les perceptions.

 

Le bas et le haut ne doivent pas être opposés. Le bas donne à la riposte son ancrage communautaire ; le haut lui donne son leadership, sa cohérence et sa portée nationale. 

Pour réussir la riposte contre la 17ème épidémie de la MVE, il faudra donc mettre en place les équipes locales CREC, responsabiliser et motiver les acteurs locaux, assumer une communication nationale forte et restaurer la confiance et renforcer l’engagement communautaire.

Michée Kitima
Expert en communication sociale, institutionnelle et de développement