RDC: profondeur stratégique, comment Kigali a transformé l'est congolais en zone tampon militaire

Les rebelles du M23 à Bukavu le 20 février 2025
Les rebelles du M23 à Bukavu le 20 février 2025

Le soutien du Rwanda au M23 répond à des intérêts distincts de ceux du mouvement rebelle lui-même, mêlant doctrine militaire de "profondeur stratégique", extraction de ressources minières et stabilité intérieure du régime de Kigali, selon un rapport publié en avril 2026 par le Congo Research Group (CRG) et le Center on International Cooperation (CIC) de l'Université de New York.

Sur le plan militaire, le Rwanda a intégré la notion de profondeur stratégique dans sa doctrine depuis au moins 2020. Dans un discours à ses troupes cette année-là, le général Mugangu Mubarak, aujourd'hui commandant en chef des Forces de défense rwandaises et sanctionné par les États-Unis le 2 mars 2026, déclarait : "Si vous voulez que nous commencions à Mont-Kigali, Rebero, Jali, ce serait comme se battre dans votre propre salon. Les enfants et les femmes pourraient souffrir. Priez pour que votre armée puisse accomplir ses devoirs là-bas, au Congo." Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a pour sa part affirmé publiquement que le Rwanda "n'attendra pas que la menace se matérialise" et maintiendra des mesures défensives à la frontière tant que la menace persistera. Le 22 janvier 2026, l'ambassadrice du Rwanda aux États-Unis, Mathilde Makuntabana, a reconnu devant la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants que Kigali assure une "coordination sécuritaire" avec l'AFC/M23.

Sur le plan économique, le rapport établit un écart significatif entre la production minière domestique rwandaise et ses exportations. Les exportations rwandaises de tantale ont été multipliées par près de quatre au premier semestre 2025 par rapport à la même période en 2024, dans la foulée de la prise par le M23 de la mine de Rubaya au Nord-Kivu, selon des bases de données commerciales internationales citées dans le rapport. Ces éléments sont développés dans la dépêche consacrée aux ressources minières.

Le rapport identifie également une dimension de politique intérieure rwandaise. Kigali cherche à s'assurer que des entrepreneurs militaires comme Makenga ne puissent pas être cooptés par des puissances rivales, notamment l'Ouganda, dont les déploiements militaires en Ituri et les projets de construction routière près de la frontière rwandaise avaient alimenté les tensions entre les deux pays à partir de 2021. Le Burundi constitue un autre facteur : Kigali menait un conflit par procuration à basse intensité au Sud-Kivu contre le RED-Tabara, une rébellion burundaise liée à Kigali, face aux troupes de Bujumbura déployées dans la région.

Le rapport souligne qu'il serait inexact de considérer le M23 comme un simple instrument de la politique rwandaise. Les intérêts des deux parties se recoupent fréquemment mais divergent sur des points essentiels, notamment sur l'issue souhaitée du conflit, Kigali ayant par le passé sacrifié ses alliés congolais lorsque ses intérêts stratégiques l'exigeaient.