La capitale congolaise a vibré comme rarement ce dimanche. Les Léopards de la République démocratique du Congo, qualifiés historiquement pour la Coupe du monde 2026, ont posé les pieds sur le sol de Kinshasa dans un déluge de cris, de larmes et de drapeaux. La foule, venue en masse depuis les premières heures du matin, a transformé les artères de la ville en un fleuve humain de joie. Pour un pays que les conflits à l’est meurtissent depuis des décennies, le symbole dépasse largement le rectangle vert.
Du tarmac au Palais du Peuple
Dès l’atterrissage, le ton était donné. Les joueurs, accueillis en héros nationaux, ont défilé à travers Kinshasa sous les acclamations d’une foule en effervescence. Le cortège a pris pour point de chute l’esplanade du Palais du Peuple, siège du Parlement, transformé pour l’occasion en scène de célébration nationale.
Sur le podium, le sélectionneur Sébastien Desabre a pris la parole, visiblement ému : « Grande fierté de revenir à Kinshasa avec la qualification. Cela a été fait dans l’unité de tous. Je remercie le président de la République pour le soutien. On a pris exemple de la motivation des discours. On a voulu vous rendre ce que vous nous donnez depuis trois ans. On est très fier de vous rendre par la qualification. »
Le capitaine Chancel Mbemba a suivi : « Je remercie le président. Merci papa. Merci à la première dame, à la fédération. La bataille n’est pas terminée. L’honneur est pour le pays. »
Dans la foule comme sur scène, la figure populaire de Werrason, monument de la musique congolaise, est apparue, saluée par une ovation. Lumumba VEA était également présent dans l’enceinte.
Tshisekedi promet maisons, voitures et primes
Le président Félix Tshisekedi a pris la parole devant la foule pour honorer ses Léopards par des promesses concrètes : une maison, une voiture et une prime spéciale pour chacun des joueurs de la sélection nationale.
« J’avais promis que s’ils nous emmènent au mondial, l’État va faire pour eux tout ce dont ils ont besoin. Chaque Léopard a déjà sa maison et sa voiture, c’est connu. Il y aura aussi des primes pour les remercier », a-t-il déclaré depuis le podium.
Une partie de la foule, elle, a profité de la présence du chef de l’État pour lui lancer une interpellation inattendue : « Libérez Mutamba », ont scandé plusieurs milliers de personnes. Réponse de Tshisekedi : « C’est entendu. »
La politique s’invite dans la fête
Mais la célébration n’aura pas longtemps résisté aux fractures du pays. Des banderoles géantes ont été déployées dans l’enceinte même du Palais du Peuple, arborant le slogan « Tout droit ti na 3 », référence transparente aux partisans d’un troisième mandat pour Félix Tshisekedi, dont le second et dernier mandat constitutionnel expire en décembre 2028.
La réponse ne s’est pas fait attendre dans la foule. Deux chants antagonistes ont éclaté simultanément : « Fatshi tout droit tii na Sénat » face à « Fatshi tout droit tiii na 3 ». En quelques minutes, la liesse sportive révélait les fractures politiques profondes qui traversent le pays.
L’activiste Fred Bauma, membre de la Lucha, n’a pas mâché ses mots face aux images circulant sur les réseaux sociaux : « Ceci est simplement scandaleux et inacceptable ! Le gouvernement NE DOIT PAS instrumentaliser un moment d’unité nationale et de l’argent public pour booster une campagne illégale pour un troisième mandat. Un affront à la constitution de la République. »
De son côté, l’opposant Prince Epenge a refusé toute récupération de l’exploit par le pouvoir, s’en prenant directement à l’UDPS et à l’USN, qu’il tient pour responsables de ce qu’il appelle la faillite totale du football congolais : fermeture du stade des Martyrs, vente des terrains de proximité, absence de championnat scolaire, échec de la Linafoot, aucun joueur local retenu en sélection nationale. « Bilan zéro », a-t-il tranché, avant de conclure que le succès des Léopards appartient au peuple, pas au pouvoir. La qualification des Léopards pour le Mondial 2026 restera une date dans l’histoire du football congolais. Mais la journée du 6 avril à Kinshasa aura aussi illustré, une fois de plus, combien le sport peut servir de miroir (ou de caisse de résonance) aux tensions qui traversent une nation.