« Deux pieds pour pédaler » : Mukoko Samba lie sécurité et économie dans le partenariat stratégique (Interview)

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Dans un contexte de course mondiale aux minerais stratégiques, la RDC et les États-Unis ont scellé un partenariat visant à renforcer la gouvernance minière, la sécurité et le développement économique. Daniel Mukoko Samba, vice-premier ministre et ministre en charge de l’économie nationale, détaille les enjeux et les opportunités de cet accord, en insistant sur la souveraineté congolaise et la diversification des partenaires.

Signé le 4 décembre 2025 à Washington, l’accord de partenariat stratégique entre la République démocratique du Congo (RDC) et les États-Unis porte sur des domaines clés comme les minerais critiques, l’énergie, les infrastructures et la transparence. Cet entretien, accordé par Daniel Mukoko Samba à Jeune Afrique et actualité.cd depuis Washington, éclaire les implications de cet accord pour la RDC. Il aborde les catégories de projets, les engagements mutuels et les bénéfices attendus, tout en répondant aux préoccupations sur la souveraineté et les retombées économiques pour les Congolais.

Interview.

ACTUALITE.CD : Cet accord RDC-USA du 4 décembre est-il un partenariat stratégique ou un bradage des ressources ?

Mukoko: « C’est un partenariat stratégique formel. Les USA reconnaissent la RDC comme partenaire stratégique. Il couvre les domaines économique-commercial, sécuritaire, technologique, éducatif, institutionnel et de gouvernance. Il vise à améliorer la gouvernance minière, la traçabilité et à lutter contre le trafic illégal, pas seulement à exporter des minerais. Les aspects sécuritaires sont traités dans un mémorandum séparé. Ce n’est pas un simple échange de ressources minières que la RDC doit fournir aux États-Unis. Et je pense que c’est ce raccourci-là qui fait dire à certaines personnes qu’on a bravé les ressources, ce qui est tout à fait inexact. »

ACTUALITE.CD : Combien d’actifs figurent sur la liste initiale transmise aux USA et pourquoi n’est-elle pas publique ?

Mukoko : « La liste initiale de 25 sites (catégorie SAR : actifs de pleine propriété de l’État ou d’entreprises publiques comme Gécamines) a été validée vendredi en comité de pilotage. Elle devait être rendue publique après cette réunion, selon le communiqué conjoint. Ce n’est pas une liste définitive ; de nouveaux actifs pourront s’ajouter ».

ACTUALITE.CD : Pouvez-vous citer trois exemples précis de sites inclus ?

Mukoko : « Un exemple clé est Rubaya (Nord-Kivu), principal site mondial de coltan, actuellement hors contrôle gouvernemental. La liste couvre aussi des sites dans le Nord-Kivu, Sud-Kivu et Maniema, pour le coltan, l’or, le cuivre, le cobalt et le lithium. Seuls des périmètres libres ou récupérés (ex. permis d’exploitation non respecté après 11 ans) sont concernés. Ce qui se passe maintenant, c’est ces ressources qui sortent de manière illégale, c’est ça le vrai bradage. Le coltan là qui sort, le coltan de Rubaya, il y a eu combien de morts récemment ? Ce coltan là, il sort comment ? C’est ça le vrai bradage. C’est ce bradage là qu’il faut arrêter parce que l’accord notamment envisage un certain encadrement pour inciter des entités américaines d’aller investir dans des zones qui sont aujourd’hui des zones troubles. »

ACTUALITE.CD : Pourquoi accorder un droit de première offre aux entités américaines ?

Mukoko : « C’est un droit de première offre, pas une attribution automatique. Toute concession suit le code minier et les règlements congolais. Aucun actif n’est retiré à une entreprise existante (chinoise ou autre). Les USA ne prennent rien ; ils ont la priorité pour proposer sur des sites libres. Actuellement, ce sont les entreprises chinoises qui dominent l’accès au cuivre et au cobalt congolais. Face à cela, les États-Unis (via le projet Vault lancé début février, doté de 12 milliards de dollars pour constituer des stocks stratégiques de cobalt, cuivre et lithium) et la Chine (qui a lancé une initiative similaire) se livrent une course effrénée pour sécuriser ces minerais critiques et combler le gap croissant entre offre et demande mondiale. Placée au cœur de cette rivalité, la RDC entend en tirer le maximum de bénéfices : si elle a perdu la guerre de l’extraction, elle refuse de perdre celle du raffinage, notamment du cobalt, et développe avec la Zambie une zone économique spéciale transfrontalière dédiée à la production de composants pour batteries électriques. Nous n’avons pas mis dans cet accord un seul engagement qui serait d’ordre fiscal parce que tout ce qui est fiscal douanier c’est du domaine de la loi. »

ACTUALITE.CD : Quelles sont les trois catégories de projets dans l’accord ?

Mukoko : « 1) Actifs SAR (réserve stratégique) : concessions de pleine propriété de l’État, droit de première offre aux Américains. 2) Projets stratégiques désignés par la RDC (non limités aux mines) : ex. MIFOR (fer Grande-Orientale avec transformation), Inga 3, barrages Wania Lukula et Pioka, corridor ferroviaire, gaz Kivu. 3) Projets QSP : projets où la RDC n’a pas la pleine propriété, accessibles aux entités alliées (pas de priorité exclusive USA). Il n’y a aucun complexe de notre part de choisir un partenaire et de dire que nous voulons marcher avec ce partenaire. Nous ne sommes pas le premier exemple de ce type de partenariat. Il y a des États qui, après avoir souffert de la guerre, se sont relevés en s’appuyant sur un partenaire stratégique. […] Encore que ce n’est pas un choix exclusif. La RDC n’est pas en train de dire, je ne veux travailler qu’avec les États-Unis d’Amérique parce que notre position, la position du gouvernement congolais, c’est aussi de diversifier, pas simplement notre économie, pas simplement nos ressources minières, mais de diversifier aussi nos partenaires, nos partenariats. »

ACTUALITE.CD : Quels engagements concrets la RDC doit-elle tenir à court terme ?

Mukoko: « Amender la loi de 2014 sur les facilités fiscales/douanières (ex. fluidifier le remboursement de la TVA). Prioriser une liste réduite parmi ~50 projets stratégiques (Projet minier de fer dans la Grande-Orientale (Haut-Uélé, Tshopo), incluant extraction + transformation, avec besoins en énergie (hydro + gaz du Kivu) et infrastructures associées. Projet Inga (probablement Inga 3 ou extensions). Barrage hydroélectrique de Wania Lukula. Barrage de Pioka (Kongo Central). Projet de chemin de fer (pour transporter le fer depuis la Grande-Orientale vers Ilebo puis Banana), via un groupe de travail à Kinshasa. Ratification de l’accord au Parlement (session de mars). »

ACTUALITE.CD : Comment l’accord garantit-il la souveraineté et les intérêts congolais ?

Mukoko : La pleine souveraineté est reconnue dans le préambule. Décisions du comité de pilotage par consensus. Toute attribution suit le code minier congolais. Pas d’engagement fiscal direct dans l’accord (domaine législatif). L’accord crée un cadre ; les deals restent des affaires privées ou concessions classiques. Vous savez, le temps de la vérité arrive toujours. Cet accord, laissez-moi vous dire, c’est un vélo, et sur un vélo, il faut deux pieds pour pédaler, il y a l’économie, il y a la sécurité, et les deux vont ensemble. Nous n’allons pas pédaler sur l’économie alors qu’il y a des zones qui restent dans une situation d’instabilité, de fragilité, parce que cette situation d’instabilité, de fragilité a un impact pour le business. »

ACTUALITE.CD : L’accord favorise-t-il une dépendance aux USA au détriment de la Chine ?

Mukoko : « Non, il ne retire rien à la Chine. Les 25 sites SAR sont libres. La dynamique actuelle (ex. Orion acquiert 40 % chez Glencore, Mercuria avec Gécamines) montre des entrées américaines par voie commerciale normale. L’accord motive les investissements USA sans exclusivité. »

ACTUALITE.CD : En quoi contribue-t-il à la stabilisation de l’Est et au retrait rwandais ?

Mukoko : « Des sites SAR sont en zones occupées. Leur développement nécessite le retrait des troupes rwandaises, prévu dans l’accord de paix RDC-Rwanda (juin 2025) et le cadre RIF (4 décembre). L’accord sécuritaire séparé et les investissements formels visent à couper le lien groupes armés-exploitation illégale (ex. Rubaya). pour faire avancer les investissements américains dans la liste que nous avons soumise aux américains, il y a des zones qui sont aujourd’hui occupées par les troupes rwandaises. Et donc, il faut que les troupes rwandaises quittent.»

ACTUALITE.CD : Quels bénéfices concrets pour la population (emplois, infrastructures, transformation locale) ?

Mukoko : Augmentation de la production (cible >6 Mt cuivre/an), hausse des prix (cobalt à 55 000 $/t grâce aux quotas), mobilisation DFC/Eximbank sur Lobito, énergie, chemins de fer. Priorité à la transformation locale (cobalt, germanium), formation (géologues, métallurgistes), emplois via industrialisation et corridor de développement Lobito (agriculture, numérique inclus). »

ACTUALITE.CD : Comment s’inscrit-il dans la vision d’industrialisation et de souveraineté économique ?

Mukoko : « Il accélère les projets structurants (énergie, transport, raffinage cobalt, MIFOR fer), diversifie les partenaires, renforce la maîtrise des chaînes de valeur. Il combat le vrai bradage (export illégal, artisanal hors contrôle) et favorise normes ESG, valeur ajoutée locale et stocks nationaux stratégiques. »

ACTUALITE.CD : Quels horizons à court/moyen terme ?

Mukoko : « Court terme : expressions d’intérêt sur les 25 sites SAR, priorisation des projets stratégiques à Kinshasa, avancée rapide sur Lobito. Mouvement déjà visible (Orion/Glencore, Mercuria/Gécamines). Ratification parlementaire et mobilisation financements DFC/Eximbank. »

Interview réalisée par Stanis Bujakera Tshiamala