24 avril 1990 : le tournant du multipartisme, entre rupture historique et héritage inachevé

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Il y a 36 ans, le 24 avril 1990, Mobutu Sese Seko annonçait la fin du parti unique au Zaïre. Dans un discours resté célèbre, ponctué par le désormais mythique « Comprenez mon émotion », le maréchal ouvrait officiellement la voie au multipartisme après plus de deux décennies de règne sans partage. Un moment charnière de l’histoire politique congolaise, dont les répercussions continuent de façonner le paysage politique actuel.

Ce jour-là, devant les dignitaires du régime, Mobutu, vêtu en uniforme noire de Maréchal, déclare « seul devant sa conscience » instaurer le pluralisme politique, avec à la base le principe de « la liberté pour chaque citoyen d’adhérer à la formation politique de son choix ». Il annonce dans la foulée, les larmes aux yeux, son retrait de la présidence du Mouvement populaire de la révolution (MPR), jusqu’alors parti-État.

« Je vous annonce que je prends ce jour congé du Mouvement populaire de la révolution, pour lui permettre de se choisir un nouveau chef devant conduire… », annonçait-il de sa voix martiale. 

Ce 24 avril, comme pour tenter de conjurer  un destin déjà scellé, Mobutu amorce l’ouverture à la démocratisation. Les Zaïrois s’emparent aussitôt de cet espace de liberté nouvellement accordé. Dès le soir même, certains ressortent des greniers de vieilles cravates ou des pantalons pour les femmes, qu’ils arborent fièrement dans les rues de Kinshasa — des tenues jusque-là interdites sous le régime du parti-État au nom du retour à l’authenticité africaine.

Mais cette décision ne peut être dissociée de son contexte. À la fin des années 1980, la chute du mur de Berlin et l’effondrement des régimes autoritaires en Europe de l’Est rebattent les cartes géopolitiques. Privé de son rôle stratégique dans la Guerre froide, le régime zaïrois subit une pression accrue de ses partenaires occidentaux, désormais enclins à conditionner leur soutien à des réformes démocratiques.

« Comprenez mon émotion » : symbole d’un adieu au parti-État

Face au vent de liberté qui enivre le Zaïre, le maréchal se retrouve contraint d’accompagner le mouvement. Il tentera bien, un temps, d’en reprendre le contrôle, mais sans succès.

Pour Roland Mulumba, historien, ce discours marque avant tout une rupture symbolique majeure. 

« Le discours du 24 avril 1990 a consacré la fin du Parti-État dans notre pays. Le symbole était fort, à tel niveau que le Maréchal n’a pas pu se contenir. Le fameux “comprenez mon émotion” a été le résultat de ce moment d’adieu du parti-État ; car le Maréchal prenait congé de la présidence du MPR. Et oui, ce n’était pas facile. Après 25 ans de monopartisme, le MPR devait faire face à l’opposition légale d’autres partis politiques. La voie de la transition était ouverte et cela a accéléré l’histoire », dit-il. 

Contrairement à certaines analyses qui présentent cette ouverture comme une simple manœuvre politique, l’historien nuance :

« Je pense que ce n’était pas une manœuvre, quand bien même les circonstances internes et externes ont contraint le Maréchal à l’ouverture », a-t-il poursuivi. 

L’annonce du multipartisme déclenche une vague d’enthousiasme à travers le pays. Partis politiques, journaux indépendants et mouvements citoyens émergent en nombre. Cette ferveur rupture marque une rupture nette avec le système du parti unique où chaque citoyen était affilié d’office au MPR.

Cependant, cette ouverture rapide s’accompagne de nombreuses fragilités : absence de structuration des partis, tensions politiques, crises institutionnelles. La Conférence nationale souveraine (1991-1992), censée baliser la transition démocratique, cristallise à la fois les espoirs et les blocages d’un système en mutation.

Un héritage durable mais fragile

Plus de trois décennies après, l’héritage du 24 avril 1990 reste perceptible, mais inachevé.

« Oui, l’héritage est durable, mais reste à consolider. Car nous ne sommes jamais sortis de la logique du monopartisme. Il faut par exemple voir à quel point le parti au pouvoir a de l’influence dans les institutions », souligne Roland Mulumba.

Si le pluralisme politique est aujourd’hui une réalité formelle, son fonctionnement interroge encore. La multiplication des partis ne s’est pas toujours traduite par une véritable alternance démocratique ni par un renforcement des institutions.

Malgré ces limites, les acquis de cette période ne sont pas inexistants. Une certaine culture démocratique a émergé, portée par les luttes politiques et citoyennes des années 1990.

« Il existe une culture démocratique de cette période. Mais elle est encore fragile », note l’historien, qui pointe la persistance des réflexes hérités du passé.

Selon lui, les difficultés actuelles trouvent en partie leur origine dans cette continuité. 

« Parce que la logique du monopartisme persiste », souligne-t-il. 

Loin du seul cadre institutionnel, l’influence de l’ancien régime se manifeste aussi à travers les acteurs politiques eux-mêmes.

« Effectivement, les temps ont changé. Mais l’ère Mobutu continue de hanter la classe politique. D’ailleurs, une bonne partie de la classe politique actuelle a travaillé sous Mobutu », rappelle Roland Mulumba.

Pour lui, ce discours du 24 avril 1990 reste un moment fondateur, à la fois porteur d’espoir et révélateur des contradictions de la transition politique congolaise. S’il a ouvert la voie au multipartisme, il n’a pas suffi à instaurer une démocratie pleinement consolidée.

James Mutuba