La République démocratique du Congo, premier producteur mondial de cobalt, a franchi un tournant stratégique en octobre 2025 en instaurant des quotas sur l’exportation de ce minerai clé pour la transition énergétique mondiale. Objectif affiché : mieux contrôler la production nationale et surtout stabiliser les prix sur le marché international, après plusieurs années de forte volatilité.
Pour les années 2026 et 2027, le gouvernement congolais a fixé un plafond annuel de 96 600 tonnes de cobalt exportables. Une décision forte, qui intervient après une période particulièrement difficile pour le secteur.
Un marché en crise, des prix en chute libre
En 2025, face à une surproduction mondiale, la RDC avait même pris la décision radicale de suspendre totalement les exportations de cobalt. Résultat : une réaction immédiate du marché. Car depuis 2018, le prix du cobalt avait chuté de plus de 77 %, passant de plus de 50 000 dollars la tonne en 2022 à environ 19 000–20 000 dollars début 2025.
Après la suspension des exportations, la tendance s’est inversée. En décembre 2025, la tonne de cobalt a de nouveau franchi la barre des 50 000 dollars américains. Pour les autorités congolaises, le système des quotas doit permettre d’éviter une nouvelle surproduction et de renforcer la capacité du pays à peser sur le marché mondial.
ARECOMS, au cœur du dispositif
Le suivi et le contrôle de ces quotas sont confiés à l’ARECOMS (Autorité de régulation et de contrôle des marchés des substances minérales stratégiques). Ce service public est chargé de réguler les minerais stratégiques comme le cobalt, le coltan ou encore le germanium, afin d’éviter l’anarchie, d’organiser le secteur et de formaliser l’exploitation artisanale.
Dans ce système, l’ARECOMS conserve 10 % des volumes dans une réserve stratégique. Chaque opérateur doit, par ailleurs, obtenir un certificat de quota et s’acquitter d’une redevance de 10 % avant toute exportation.
Une reprise des exportations qui tarde
Sur le terrain, cependant, la mise en œuvre du nouveau système pose problème. Malgré la circulaire interministérielle publiée le 2 décembre 2025, les exportations de cobalt n’ont toujours pas repris.
Les entreprises minières dénoncent des procédures jugées trop complexes et un manque de clarté dans les critères de répartition des quotas. La Chambre du secteur minier s’oppose notamment à l’exigence du paiement anticipé des redevances avant toute autorisation d’exportation.
Les réactions sont contrastées : Glencore soutient globalement la mesure, tandis que CMOC exprime une forte insatisfaction. Bien que bénéficiant du quota le plus élevé, celui-ci ne couvre qu’environ un tiers de sa production totale.
Artisanat minier : tensions sociales et ajustements
Le gouvernement a également durci le ton contre les circuits illégaux. Le ministère des Mines a suspendu certaines activités liées au traitement et à la commercialisation du cobalt artisanal, accusant certaines entités de s’approvisionner illégalement dans des concessions industrielles.
Cette décision a provoqué de vives tensions, notamment à Kolwezi, dans la province du Lualaba, où des creuseurs artisanaux sont descendus dans la rue pour protester. Face à la pression sociale, la mesure a été partiellement levée, au cas par cas, après évaluation par une commission ad hoc.
Pour Donat Savu, de l’ONG Afrewatch, le gouvernement aurait dû d’abord aménager correctement les zones d’exploitation artisanale et structurer la filière autour de comptoirs officiels, afin d’éviter ces tensions.
L’EGC, acteur clé du cobalt artisanal
Dans ce contexte, l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC) occupe une place centrale. Détentrice du monopole d’achat du cobalt artisanal, elle bénéficie d’un traitement préférentiel dans le système des quotas. Sa mission : garantir un cobalt éthique, traçable et mieux contrôlé.
Même si elle reste loin derrière les grands groupes industriels, l’EGC pourrait devenir un pilier de la stratégie souveraine du cobalt congolais. Elle a déjà lancé une production pilote de 1 000 tonnes, selon son directeur général, Éric Kalala Nsatu.
Une carte stratégique à jouer pour la RDC
Pour Jimmy Munguriek, directeur pays de l’ONG Resource Matters, la RDC dispose d’une véritable opportunité. Dans son livre blanc « Des minerais stratégiques, un levier de développement », l’organisation propose plusieurs pistes pour renforcer le rôle du pays dans la chaîne de valeur mondiale.
Au cœur du débat : comment faire en sorte que les quotas profitent réellement à l’État et aux communautés locales ; comment permettre à la RDC de peser davantage dans la fixation des prix internationaux ; et, surtout, qui perd et qui gagne dans ce nouveau système.
Un pari encore fragile
En résumé, la suspension des exportations a permis à la RDC de faire remonter les prix et de réaffirmer son rôle central sur le marché mondial du cobalt. Mais pour que cette stratégie bénéficie durablement au pays, plusieurs conditions restent essentielles :
l’intégration de la transformation locale dans l’octroi des quotas, l’accélération de la zone économique spéciale, lancée depuis 2022, et le renforcement de la gouvernance du secteur minier.
À défaut, le risque demeure : une richesse stratégique qui échappe toujours au contrôle national, et des communautés locales qui continuent de vivre sans infrastructures de base, dans une précarité persistante.
José Mukendi