Nord-Kivu : 85,6 % des ménages en consommation alimentaire pauvre, alerte OCHA

les déplacés dans une école à Nyiragongo.
Des déplacés dans une école dans le territoire de Nyiragongo

La poursuite de l’escalade du conflit et des hostilités menées par la rébellion de l’AFC/M23, appuyée par le Rwanda, dans l’est de la République démocratique du Congo entraîne une insécurité alimentaire de niveau critique et complique davantage une réponse humanitaire déjà difficile à mettre en œuvre, tant à l’intérieur du pays que dans l’ensemble de la région des Grands Lacs.

Dans la province du Nord-Kivu, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA) indique, dans un rapport, que les résultats de l’évaluation rapide de la sécurité alimentaire (ERM), menée sur l’axe Mweso–Pinga par le partenaire CRS, révèlent une situation extrêmement préoccupante nécessitant une attention immédiate et une mobilisation collective renforcée.

Gravité et ampleur de l’insécurité alimentaire

Le rapport souligne que l’insécurité alimentaire est critique : 85,6 % des ménages présentent une consommation alimentaire pauvre (SCA), avec des pics atteignant 100 % à Rugarama et 87,5 % à Kalembe.

Concernant l’expérience de la faim (HHS), 85,6 % des ménages déclarent une faim modérée à sévère, dont 27,8 % en situation de faim sévère (47 % à Rugarama et 29,1 % à Kalembe).

S’agissant des stratégies d’adaptation de crise ou d’urgence, le score moyen rCSI atteint 30,5, largement au-dessus du seuil critique fixé à 19. Les niveaux sont particulièrement préoccupants à Rugarama (36,9) et Kalembe (32). Les ménages réduisent notamment le nombre de repas, la taille des portions et privilégient l’alimentation des enfants.

Ménages et zones les plus affectés

Le rapport identifie plusieurs groupes particulièrement vulnérables :

  • Personnes déplacées internes (PDI) et retournés : la consommation alimentaire pauvre touche 95,1 % des PDI et 88 % des retournés ; 80 % des PDI et 68 % des retournés recourent à des stratégies d’adaptation d’urgence.
     
  • Ménages dirigés par des femmes (FHH) : ils sont plus exposés, avec 91,2 % en consommation alimentaire pauvre, contre 82,5 % pour les ménages dirigés par des hommes (MHH), et 73,5 % adoptent des stratégies d’urgence.
     
  • Hotspots géographiques : Kalembe, où l’accès aux marchés est quasi nul et l’insécurité élevée, et Rugarama, où les indicateurs de consommation et de stratégies d’adaptation sont particulièrement critiques.

Facteurs structurels de l’insécurité alimentaire

Le rapport met en évidence plusieurs causes majeures :

  • Perte d’accès aux moyens de production : 69 % des ménages n’ont pas accès à la terre (87 % chez les PDI et 73,5 % chez les FHH), ce qui réduit la production vivrière et accroît la dépendance aux marchés.
     
  • Moyens d’existence érodés : basculement vers le travail journalier ou informel (49,5 % des ménages) — 47 % des hommes et 52,9 % des femmes — une source de revenus instable et fortement exposée aux chocs.
     
  • Marchés défaillants et risqués : à Kalembe, l’absence de marché local oblige les ménages à dépendre de Kashuga. Les marchés sont irréguliers, l’offre est limitée et les coûts de transport élevés, ce qui entraîne une hausse des prix et une baisse du pouvoir d’achat.
     
  • Contraintes de liquidité et accès limité aux services financiers : fermeture d’institutions financières, accès au mobile money limité à 42,2 %, avec des frais de retrait d’environ 3,5 %. À Kalembe, 62,5 % des ménages n’y ont pas accès. La possession de téléphones reste également faible : 20,5 % chez les FHH contre 42,8 % chez les MHH, tandis que 73 % des PDI n’en possèdent pas.

Stratégies d’adaptation négatives

Face à la crise, les ménages recourent à des stratégies de survie critiques : emprunter pour se nourrir (84 %), envoyer des membres de la famille manger ailleurs (76 %), vendre des biens ménagers (72 %), retirer les enfants de l’école (67 %), mendier (64 %), réduire les dépenses de santé (57 %) ou encore vendre des actifs productifs (44 %).

Préférences et modalités d’assistance

Les ménages privilégient l’assistance alimentaire (95 %) et expriment une préférence pour les transferts en espèces (91 %). Toutefois, en raison des risques liés aux marchés, à la liquidité et à la sécurité, le rapport recommande plutôt des coupons ou des foires alimentaires, notamment à Kalembe, afin de garantir une assistance basée sur le marché mais sécurisée et mieux encadrée, plutôt que des transferts en espèces non conditionnés.

La crise dans l’est de la République démocratique du Congo continue de se détériorer rapidement. L’escalade du conflit armé provoque des déplacements massifs et aggrave les besoins humanitaires.

Le groupe armé M23, appuyé par le Rwanda, contrôle désormais Goma et Bukavu après d’intenses affrontements avec l’armée congolaise, qui ont forcé des centaines de milliers de civils à fuir. Le mouvement rebelle consolide actuellement sa présence dans plusieurs zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

Selon OCHA RDC, plus de 21 millions de personnes avaient déjà besoin d’une aide humanitaire à travers le pays avant la dernière escalade de la crise, un chiffre parmi les plus élevés au monde. Environ un million de personnes ont trouvé refuge dans les pays voisins, tandis que l’intensification des violences dans l’est menace d’aggraver encore la situation.

Depuis début janvier, l’intensification des attaques du M23 dans le Nord et le Sud-Kivu a déplacé des centaines de milliers de personnes, aggravant la crise humanitaire et mettant à rude épreuve des ressources déjà limitées. Les violences ont fait des centaines de morts et des milliers de blessés, tandis que la fermeture de routes et l’insécurité restreignent davantage l’accès humanitaire.

Clément MUAMBA