Disparition supposée des sexes, accusations de sorcellerie, intox de toutes sortes : en République démocratique du Congo, les rumeurs circulent vite et peuvent provoquer la panique ou la violence. Dans un contexte marqué par les réseaux sociaux et l’information instantanée, les journalistes ont un rôle crucial : vérifier, contextualiser et empêcher que des informations non fondées ne deviennent des crises sociales.
Octobre 2025, village d’Ilambi, territoire d’Isangi, Province de la Tshopo. Une vague de rumeurs sur la disparition ou l’atrophie du sexe masculin a provoqué une psychose collective dans la province de la Tshopo. Deux médecins ont été lynchés puis brûlés vifs par une foule qui les accusait d’avoir provoqué la disparition ou l’atrophie de sexes masculins. Il s’agit de Dr John Tangakeya, épidémiologiste et chef du Centre de traitement des épidémies de Makiso et de Placide Mbungi, attaché à l’École de santé publique de Kisangani.
La rumeur s’était propagée dans plusieurs territoires de la province (Opala, Isangi, Ubundu) et avait plongé la population dans la panique.
Selon des sources locales et des autorités provinciales évoquées par Radio Okapi, au moins 17 personnes seraient mortes dans la Tshopo à la suite de lynchages liés à ces accusations.
Janvier 2026, commune d’Alunguli, ville de Kindu, Province du Maniema. Une rumeur virale sur les réseaux sociaux a provoqué une nouvelle psychose dans la ville. Un jeune homme a été accusé d’être impliqué dans la prétendue disparition de sexes masculins. La foule l’a lynché à mort, tandis que plusieurs autres personnes accusées ont été gravement blessées.
Les autorités locales ont ensuite confirmé qu’aucun cas réel de disparition d’organes génitaux n’avait été enregistré, et ont qualifié l’affaire de fake news ayant déclenché une justice populaire.
Mars 2026, localité de Kisanfu, près de Kolwezi, Province du Lualaba. Une autre affaire s’est produite. Une jeune fille a été accusée d’être impliquée dans le « vol de sexe ». La foule en colère l’a brûlée vive, après l’avoir accusée sans preuve d’être à l’origine de ces phénomènes supposés.
Des organisations de la société civile ont dénoncé cet acte comme étant un lynchage barbare provoqué par une rumeur.
Tous ces cas montrent que la rumeur du « vol de sexe » n’est pas seulement une croyance populaire : elle peut provoquer des violences extrêmes et des lynchages de personnes innocentes.
C’est précisément pour cette raison que les journalistes ont un rôle crucial : vérifier les informations, déconstruire les rumeurs et empêcher que des accusations sans preuve ne déclenchent des drames humains.
La rumeur, une information qui circule sans preuve
Dans la vie quotidienne, chacun a déjà entendu une phrase du genre : « on dit que… », « il paraît que… », ou encore « selon une source sûre… ». Ces expressions sont souvent le point de départ d’une rumeur.
Le chercheur Robert H. Knapp définit la rumeur comme « une information destinée à être crue, liée à l’actualité et diffusée sans vérification officielle ».
Autrefois, les rumeurs circulaient surtout dans les marchés, les taxis, les quartiers ou les lieux publics. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, leur propagation est devenue beaucoup plus rapide. Un simple message sur WhatsApp, Facebook ou X peut atteindre des milliers de personnes en quelques minutes.
Ce phénomène est parfois appelé « buzz », lorsque l’information – vraie ou fausse – devient virale.
L’exemple inquiétant de la « disparition des sexes »
L’une des rumeurs les plus spectaculaires ayant circulé dans plusieurs pays africains concerne la disparition supposée du sexe masculin après un simple contact physique.
Dans plusieurs villes d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest, des hommes ont affirmé que leur sexe aurait disparu ou se serait rétracté après avoir serré la main d’un inconnu ou après avoir été touchés dans la foule.
La rumeur se propage alors très rapidement dans les quartiers. Des personnes sont accusées d’être responsables de « vol de sexe », parfois considérées comme des sorciers.
Dans certains cas, ces accusations ont provoqué des violences collectives, des lynchages ou des arrestations arbitraires.
Pourtant, aucune preuve scientifique n’a jamais confirmé l’existence d’un tel phénomène.
Cette situation montre à quel point une rumeur peut déclencher des réactions sociales dangereuses lorsqu’elle se propage sans vérification.
Pourquoi les rumeurs trouvent-elles un écho ?
Les rumeurs apparaissent souvent dans des situations d’incertitude : crises politiques, insécurité, tensions sociales ou manque d’informations fiables.
Elles permettent aux individus de donner un sens à des événements qu’ils ne comprennent pas.
Le psychosociologue Léon Festinger explique ce phénomène à travers la théorie de la dissonance cognitive. Lorsque la réalité contredit nos croyances ou nos peurs, nous cherchons parfois des explications alternatives qui correspondent davantage à ce que nous pensons déjà.
Ainsi, même lorsqu’une rumeur est démentie, certaines personnes continuent d’y croire.
La rumeur comme arme politique
La politique est un terrain particulièrement fertile pour les rumeurs. Pendant les périodes électorales, ou lors des controverse politiques, il n’est pas rare de voir circuler des rumeurs sur :
la santé d’un acteur politique
sa vie privée
sa loyauté politique
ou son appartenance ethnique ou communautaire.
Ces rumeurs peuvent être utilisées pour discréditer un adversaire ou influencer l’opinion publique. Dans certains cas, elles servent aussi à détourner l’attention d’un problème important.
Les réseaux sociaux, amplificateurs de rumeurs
Aujourd’hui, les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans la diffusion des rumeurs. Contrairement aux médias professionnels, ces plateformes ne vérifient pas systématiquement les informations publiées. N’importe quel internaute peut partager une photo, une vidéo ou un message sans preuve.
Les contenus qui provoquent des émotions fortes – peur, colère ou indignation – sont souvent ceux qui circulent le plus rapidement. Or, les rumeurs reposent précisément sur ces émotions.
Le rôle crucial des journalistes
Dans ce contexte, les journalistes ont une responsabilité essentielle : empêcher que des informations non vérifiées deviennent des vérités publiques. Avant de publier une information qui circule déjà sur les réseaux sociaux, un journaliste doit se poser plusieurs questions :
Qui est la source originale ?
Existe-t-il des preuves ?
D’autres sources indépendantes confirment-elles l’information ?
Qui a intérêt à diffuser cette rumeur ?
Dans certains cas, la meilleure décision journalistique consiste simplement à ne pas publier tant que les faits ne sont pas vérifiés.
Répondre aux rumeurs sur les réseaux sociaux
De plus en plus de journalistes sont actifs sur les réseaux sociaux, où ils sont régulièrement confrontés à des déclarations infondées. Dans ces situations, il est essentiel de distinguer clairement trois choses :
Le fait : un événement vérifiable.
L’interprétation : une analyse possible.
L’opinion : un jugement personnel.
Confondre ces trois niveaux peut contribuer à la propagation de la désinformation.
Les journalistes doivent également refuser de relayer des accusations diffamatoires visant des individus ou des communautés sans preuves solides.
Informer pour protéger la société
La rumeur fait partie de la communication humaine et ne disparaîtra jamais totalement. Cependant, les journalistes disposent d’outils professionnels pour limiter ses effets : la vérification des sources, l’enquête, la contextualisation et la rigueur.
Dans un pays comme la République démocratique du Congo, où les tensions politiques et sociales peuvent parfois être fortes, cette responsabilité est particulièrement importante.
Car informer avec rigueur ne consiste pas seulement à transmettre des nouvelles. C’est aussi protéger la société contre la peur, la manipulation et la violence.
Encadré : 6 réflexes d’un journaliste face à une rumeur
1. Identifier la source originale
Toujours remonter à l’origine de l’information.
2. Chercher des preuves
Une affirmation sans preuve ne doit pas être publiée.
3. Vérifier auprès de plusieurs sources
Comparer les témoignages et consulter des sources indépendantes.
4. Analyser les motivations
Se demander à qui profite la rumeur.
5. Éviter la précipitation
Publier trop vite peut amplifier une fausse information.
6. Expliquer la rumeur au public
Lorsque la rumeur circule déjà, le rôle du journaliste est de l’analyser et de la déconstruire.
Nawezi Karl Joseph
Consultant & Formateur
Communication stratégique, Media training,
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