La crise du Golfe Persique : Une fenêtre stratégique et historique pour la RDC (Tribune)

Joe Dumbi
Joe Dumbi

La nouvelle crise militaire dans le Golfe Persique met en lumière, une fois de plus, la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales. Le blocage du Détroit d’Ormuz — artère vitale du commerce énergétique et industriel — provoque des perturbations majeures, notamment une pénurie d’intrants essentiels, comme les engrais, dont une part significative de la production mondiale dépend de cette région.

Mais derrière cette crise se cache une vérité plus profonde : le monde est entré dans une ère de recomposition stratégique des dépendances. Les grandes puissances économiques cherchent désormais à diversifier leurs sources d’approvisionnement, sécuriser leurs chaînes de valeur et réduire leur exposition aux zones géopolitiquement instables.

Dans ce contexte, la République démocratique du Congo se retrouve face à une opportunité historique. Le projet Grand Inga pourrait se transformer d’un potentiel dormant à un levier géostratégique. Ce projet, longtemps perçu comme un rêve ambitieux, doit aujourd’hui être requalifié comme un instrument central de souveraineté économique et d’influence internationale. Avec son potentiel hydroélectrique unique au monde, Inga ne représente plus uniquement une capacité de production d’électricité. Mais il constitue également une base d’un écosystème industriel complet, capable de positionner la RDC au cœur des nouvelles chaînes de valeur de la transition énergétique.

La réalisation du Grand Inga ouvrirait la voie à une industrialisation verte à haute valeur ajoutée et à plusieurs industries stratégiques, telles que la production d’hydrogène vert à grande échelle, grâce à une électricité abondante et décarbonée ; la production d’ammoniac vert, élément clé dans la fabrication des engrais ; l’industrialisation de la filière des engrais, aujourd’hui largement dépendante des hydrocarbures et des zones instables, ainsi que l’exportation d’énergie propre vers l’Afrique et au-delà. Ainsi, la RDC ne serait plus seulement un fournisseur de matières premières, mais également un acteur majeur de la transformation industrielle mondiale bas carbone.

Par ailleurs, reprendre la souveraineté du projet Grand Inga est un impératif stratégique. Et donc, la question centrale n’est plus de savoir si le projet Grand Inga doit être réalisé, mais plutôt, comment la RDC en reprend le contrôle stratégique.

Cela implique une reconfiguration du modèle de financement, qui réduirait la dépendance excessive aux partenaires extérieurs ; une maîtrise nationale de la gouvernance du projet ; ainsi qu’une vision intégrée, reliant énergie, industrie, agriculture et exportation.

La contrainte de capacité de financement doit être un mythe à dépasser. Contrairement à certaines idées reçues, la RDC dispose aujourd’hui de marges de manœuvre financières inédites. Le succès de sa première émission d’Eurobonds démontre clairement sa capacité à mobiliser des capitaux sur les marchés internationaux. Cette dynamique peut être amplifiée à travers des émissions obligataires ciblées, une mobilisation de fonds souverains, d’investisseurs stratégiques et des partenariats industriels structurants (et non déséquilibrés).

Le financement du Grand Inga ne doit plus être perçu comme un obstacle, mais comme un choix stratégique d’architecture financière.

En définitive, la RDC doit avoir l’audace de passer d’un pays convoité à une puissance structurante. La crise actuelle au Golfe Persique n’est pas seulement une perturbation conjoncturelle. Elle est un signal d’un monde en quête de nouveaux équilibres. La RDC a aujourd’hui l’opportunité de devenir un leader mondial de l’énergie propre et de s’imposer dans les chaînes de valeurs de l’hydrogène et des engrais.

Joe Dumbi Kabangu, Conseiller spécial du chef de l'État en charge des ressources extérieures et suivi des Projets (RESP)