Les 2 et 3 mai 2026, quelque chose de plus profond qu’un concert s’est produit au Stade de France.
Oui, Fally Ipupa a rempli l’enceinte. Oui, la performance est historique. Oui, la diaspora congolaise a répondu présente. Mais faut-il s’arrêter à ce constat ? Non, ce serait manquer l’essentiel car ce moment n’a pas été seulement artistique : il est structurel. Un moment qui nous oblige à regarder autrement ce que nous appelons, souvent avec légèreté, “culture”.
Ce qui s’est joué à Paris n’était pas simplement un spectacle, mais un phénomène d’agrégation, une mobilisation transnationale, et même, un langage partagé sans traduction.Des milliers de personnes, venues de trajectoires différentes, se sont reconnues dans un même rythme, une même énergie, une même mémoire. Autrement dit : une grammaire culturelle commune s’est exprimée à grande échelle.
Dans La culture sauve les peuples, Myoto Liyolo propose une idée éclairante permettant de comprendre ce qui s’est réellement joué : la culture est faite de « codes, symboles, récits, pratiques et valeurs qui permettent à un peuple de se reconnaître et de se projeter », dit-elle. Ce que le Stade de France a rendu visible, c’est précisément cela : un peuple qui, même dispersé, reste capable de se reconnaître.
La culture comme infrastructure invisible
Nous avons longtemps considéré la culture comme un supplément. Un luxe. Une célébration. En réalité, le concert de Fally Ipupa démontre exactement l’inverse. Il montre que la culture est une infrastructure invisible. « La culture n’est pas un ornement. Elle est une infrastructure », dit Myoto dans ce livre. Une infrastructure qui relie les individus au-delà des frontières, crée de la cohésion sans institution formelle et produit de l’adhésion sans contrainte. Car, ce que les routes font pour les territoires, la culture le fait pour les imaginaires.Et cette infrastructure, la RDC en dispose déjà.
Une puissance qui existe… avant même d’être organisée
Il est frappant de constater que cet événement a fonctionné sans politique culturelle structurée à l’échelle nationale, sans stratégie coordonnée, sans diplomatie culturelle pleinement assumée. Et pourtant, la mobilisation a eu lieu. Cela dit quelque chose d’essentiel : que la puissance culturelle congolaise ne doit pas être inventée mais elle doit être reconnue, organisée et amplifiée. Cette intuition est formulée avec clarté dans ce livre : « La culture sauve les peuples parce qu’elle réunit quand la division est organisée ». Le Stade de France en est une illustration concrète.
Le paradoxe du rayonnement sans ancrage
Mais cette démonstration contient aussi une tension. Car cette puissance s’exprime pleinement… ailleurs. Elle se déploie dans des infrastructures extérieures. Elle se célèbre dans des cadres étrangers. Elle atteint son apogée hors de son territoire naturel.
Ce n’est pas un problème en soi car toutes les cultures circulent. Mais ici, la question est différente : que devient une puissance culturelle qui rayonne sans s’ancrer ? Que produit une culture qui mobilise sans structurer ? Le risque est simple : une dissociation progressive entre capacité d'expression culturelle et capacité de transformation.
Le vrai basculement à opérer
Ce moment historique appelle donc un déplacement. Pas un jugement. Pas une critique. Mais une montée en conscience. Il ne s’agit plus seulement de produire des œuvres. Il s’agit de penser la culture comme un levier économique, un outil diplomatique, un facteur de cohésion, et un vecteur de projection internationale.
Ce que d’autres nations ont compris depuis longtemps et que le livre de Myoto Liyolo rappelle avec force : « Le soft power, c’est la capacité d’obtenir ce que l’on veut par l’attraction plutôt que par la contrainte ». Fally Ipupa n’a forcé personne à venir. Le public est venu. C’est cela, la puissance.
Par ailleurs, les grands moments culturels sont souvent interprétés comme des aboutissements. Ils sont en réalité des signaux. Des signaux faibles qui annoncent des transformations plus profondes. Le Stade de France n’est pas une fin mais plutôt un indicateur. Un indicateur que quelque chose est déjà là : une audience mondiale, une identité forte et une capacité de mobilisation. Mais, hélas, encore insuffisamment structurée.
Lire, ou relire absolument, pour voir plus loin
C’est ici que le livre La culture sauve les peuples prend tout son sens.
Le livre ne parle pas de Fally Ipupa. Il parle de ce que FallyIpupa a rendu possible. Il ne décrit pas un concert. Il décrit un système. Un système où la culture « construit les nations, influence les imaginaires et organise les rapports de force ».
Lire ce livre, aujourd’hui, c’est comprendre que ce que nous avons applaudi est en réalité un phénomène politique, économique et stratégique. Le Stade de France a vibré. Mais au-delà du son, il a révélé une structure. Une structure invisible mais puissante : celle d’une culture capable de traverser les frontières, de rassembler des foules, de produire du sens et de l’adhésion. Mieux encore, de générer des revenus pour tout un écosystème : hôtels, emplois — même temporaires — restauration, aviation, transports publics. Une véritable chaîne de valeur, dense, dynamique, presque exponentielle. De quoi se poser légitimement une question existentielle : pourquoi ne pas en faire bénéficier pleinement notre propre pays, en investissant dans une telle infrastructure culturelle ?
Reste désormais une question, essentielle que faisons-nous de cette puissance ? Car une culture qui se contente de s’exprimer est admirée. Mais une culture qui se structure devient incontournable. Fally Ipupa a rempli un stade. La culture congolaise, elle, a rempli un espace beaucoup plus vaste : celui des imaginaires.
Serge TSHIANGA,
Doctorant et chercheur en SIC, Université de Kinshasa