Kinshasa : exposition "Elima-NoBody”… pour questionner l’auteur et l’identité artistique

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Conférence de presse de l’annonce d’Elima-Nobody

Interroger l’auctorialité, la corporéité et l’existence collective ; tel est l’objectif fixé par le duo artistique transnational formé par Christ Mukenge et Lydia Schellhammer à travers l’exposition "Elima-NoBody". Celle-ci se tiendra du 13 mars au 1er mai 2026 au Musée d’Art Contemporain et Multimédia, installé dans la Tour de l’Échangeur de Limete, à Kinshasa. 

L’exposition "Elima-NoBody" s’appuie d’abord sur un titre volontairement bilingue qui révèle plusieurs niveaux de signification transculturelle. Le mot "Elima", issu du lingala, renvoyait à l’époque précoloniale à des valeurs positives telles que le savoir, la sagesse, l’éducation et la conscience collective. Il évoquait une compréhension du monde ancrée dans la responsabilité sociale et la communauté.

Dans le texte de présentation de l’exposition, Christ Mukenge souligne qu’« Elima est un état dans lequel une personne peut se placer. Un état qui dépasse le physique. Cet état est atteint par l’initiation dans un domaine spécifique de connaissance ou par des capacités particulières innées ». 

L’artiste estime qu’avec la colonisation à la fin du XIXᵉ siècle, sa signification s’est progressivement transformée pour être associée à l’idée d’esprit maléfique ou d’énergie négative, illustrant ainsi la manière dont les contextes historiques peuvent modifier profondément le sens des mots.

De son côté, le terme anglais "Nobody" signifie littéralement "personne" et peut désigner l’absence d’un individu. Mais, dans un sens figuré, il renvoie aussi à une personne insignifiante ou inconnue socialement. Dans la culture populaire et artistique, cette figure du "nobody" peut devenir celle d’un anti-héros ou d’un individu sous-estimé, dont l’apparente insignifiance ouvre paradoxalement un espace de liberté et d’émancipation.

En combinant les deux concepts, Christ Mukenge et Lydia Schellhammer utilisent le langage comme un outil de réflexion et d’autonomisation. Leur exposition développe ainsi, à travers la peinture et d’autres formes artistiques, un discours multiperspectif qui met en lumière les tensions et les nuances des expériences transculturelles.

Leurs œuvres se situent à la croisée de l’installation, de la performance et de la recherche conceptuelle. Le duo artistique y explore une forme de création qui s’éloigne volontairement d’une vision individualiste de l’auteur, pour privilégier une approche collaborative et collective de l’art.

Une création à quatre mains qui efface la signature individuelle 

Depuis une dizaine d’années, Christ Mukenge et Lydia Schellhammer développent une pratique artistique singulière. Ils peignent simultanément sur un même support, mêlent leurs gestes et leurs interventions jusqu’à rendre impossible toute distinction entre leurs contributions respectives.

Au fil du temps, cette méthode a donné naissance à une signature commune, dans laquelle l’œuvre n’appartient plus véritablement à un individu mais à une entité artistique née de leur collaboration.

« Ce que nous faisons est au-delà de nous mêmes, au-delà de nos personnes (…). C’est une œuvre qui nous dépasse, que ni lui ni moi ne pourrions réaliser seuls », a expliqué Lydia Schellhammer.

Cette démarche s’inscrit dans une remise en question de la figure traditionnelle de l’artiste comme créateur unique. Le projet Elima-NoBody revendique ainsi une forme d’effacement de l’ego artistique, au profit d’une œuvre qui devient autonome.


Une réflexion sur l’autorité et l’existence collective en art

Ce projet s’inspire notamment des réflexions du philosophe et historien de l’art congolais Valentin-Yves Mudimbe, qui posait la question suivante : « Est-il possible d’imaginer une œuvre d’art sans créateur, sans artiste qui l’a produite ? »

À travers Elima-NoBody, Mukenge/Schellhammer explorent cette interrogation en proposant une pratique artistique qui dépasse les catégories classiques de la peinture et de l’autorité créative.

Leur travail se situe à l’intersection de l’installation, de la performance et de la recherche conceptuelle, avec un langage visuel qui se détache volontairement d’une conception individualisée de l’auteur.

Cette approche est également marquée par l’influence du Partagisme, un mouvement artistique né à Kinshasa qui met l’accent sur la dimension collective de la création.

« Le Partagisme désigne un mouvement de pratique radicalement collective à Kinshasa, fondé en 2014 par des artistes en collaboration avec des étudiants de l’Académie des Beaux-Arts de Kinshasa. Le terme dérive du verbe français "partager" et devient, par l’ajout du suffixe -isme, une théorie de l’auctorialité collective », explique Christ Mukenge. 

Pour Nadia Ismail, commissaire de l’exposition, le projet ouvre un espace de dialogue entre différentes traditions culturelles.

« Dans le contexte allemand, l’identité de l’auteur est généralement centrale et clairement définie. Le fait que ce duo brouille volontairement cette identification constitue une proposition audacieuse et stimulante », a-t-elle expliqué.

L’exposition met ainsi en relation une conception occidentale de l’art, souvent centrée sur la signature individuelle, et une approche plus relationnelle et collective de la création. Cette dimension transnationale est également renforcée par la collaboration avec le Goethe-Institut.

James Mutuba