RDC: sortir du piège géopolitique, et si l’initiative de la CENCO-ECC était une voie vers une solution de paix globale, mais mal comprise à Kinshasa ? (Tribune)

La CENCO et l’ECC avec João Lourenço à Luanda
La CENCO et l’ECC avec João Lourenço à Luanda

RDC: Sortir du piège géopolitique, et si l’initiative de la CENCO-ECC était une voie vers une solution de paix globale, mais mal comprise à Kinshasa ? 

Tribune de 

Roger-Claude Liwanga

(Professeur de droit et de négociations internationales à l’Université Emory, USA)

Nairobi, Luanda, Doha…Les forums de paix se multiplient pour résoudre la crise en RDC. Certes, la stabilisation de la région passerait inévitablement par une solution politique négociée, aussi imparfaite soit-elle ; cependant, le meilleur format de négociations devrait favoriser une approche globale s’attaquant aux causes profondes du conflit et garantissant la souveraineté de l’État.

Depuis plusieurs mois, une réalité est devenue de plus en plus claire : le gouvernement congolais serait pour le moment en grande difficulté de vaincre militairement le M23 soutenu par le Rwanda et qu’un dialogue politique impliquant les rebelles était inéluctable. C’est d’ailleurs dans cette optique que le Conseil de Sécurité de l’ONU adopta dernièrement la résolution 2773 (2025) condamnant l’offensive des troupes du M23 et de l’armée rwandaise, exigeant leur retrait immédiat des territoires occupés et exhortant surtout les belligérants ainsi que les organisations régionales à trouver une résolution pacifique.

Pourtant, quatre formats de dialogues sembleraient envisageables, chacun avec ses forces et ses faiblesses, mais aucun ne constituerait un choix parfait pour le gouvernement congolais parce qu’il serait affaibli et contraint de partager le pouvoir dans n’importe quelle hypothèse. C’est ainsi que certains analystes s’interrogent : quelle option de négociation présenterait le moins de risques pour Kinshasa et permettrait aux parties de traiter de tous les aspects de la crise sans nécessairement brader la souveraineté de l’État ?

Négociations directes voulues par le M23

Il y a d’abord l’option des négociations directes avec le gouvernement congolais voulue par le M23. Cette voie a l’avantage de permettre aux belligérants d’engager un dialogue sans intermédiaire et de traiter rapidement des questions militaires (telles que le cessez-le-feu, le retrait des troupes de M23 et rwandaises et l’intégration ou non des rebelles dans les FADRC). Pourtant, elle comporterait un risque politique majeur pour Kinshasa, car en négociant directement avec le M23, il reviendrait de lui accorder une légitimité en tant qu’acteur politique au même rang que le gouvernement. Ceci discréditerait Kinshasa aux yeux de la population puisque le président Tshisekedi avait répétitivement martelé son opposition à négocier directement avec le M23 qu’il qualifiait de « pantin ».  D’autres défis de cette option seraient liés à son manque d’inclusion de toutes les parties concernées et au risque qu’elle se focalise uniquement sur des matières spécifiques aux intérêts du M23, limitant ainsi le levier gouvernemental à demander des comptes aux rebelles.

Négociations de l’EAC-SADC

L’autre format de négociations est celui placé conjointement sous l’égide de l’EAC-SADC. Cette option apporterait une pression diplomatique plus forte sur toutes les principales parties (notamment le gouvernement de la RDC, le M23 et le Rwanda) pour résoudre à la fois les questions militaires et géopolitiques régionales (c.-à-d. la désescalade des tensions entre les gouvernements congolais et rwandais) donnant ainsi l’impression d’un dialogue semi-inclusif. Cependant, la fragmentation des intérêts régionaux risquerait de ralentir les avancées des pourparlers. En effet, depuis l’abandon de la médiation par le président angolais Lourenço, cinq anciens chefs d’États africains émanant de différentes structures sous-régionales ont été désignés en tant que médiateurs. Conscient des rivalités régionales et du manque d'unité au sein de l'EAC et de la SADC (où certaines nations ont des intérêts économiques concurrents en RDC), il est possible que l’incohérence interne parmi les médiateurs affaiblisse leurs efforts. En outre, d’autres faiblesses consisteraient au fait que les pourparlers conjoints de l’EAC-SADC : suscitent la méfiance de la société civile et d’une partie de la classe politique congolaise exclues de ces discussions ; offrent des solutions partielles puisque certains aspects sous-jacents et non-militaires de la crise ne seront pas résolus ; et donnent l’impression de valider les positions du Rwanda tout en légitimant le M23.

Négociations de Doha

Après sa réussite à faire rencontrer à Doha en mi-mars les chefs d’États congolais et rwandais (qui boycotta une entrevue similaire à Luanda quelques mois plus tôt), l’Émir qatari Sheikh Tamim bin Hamad Al Thani s’est positionné comme un médiateur valable dans la crise en RDC. Certes, le Qatar a le profil d’un médiateur neutre et non concerné par des rivalités géopolitiques régionales, mais son initiative de paix serait vraisemblablement motivée par des considérations commerciales puisque ce pays nourrit des intérêts économiques au Rwanda et en RDC.

Néanmoins, le manque de connaissance approfondie de la région des Grands Lacs africains et l’absence d’une longue histoire d'implication directe dans les crises dans cette région constitueraient un handicap pour le Qatar. Évidemment, la médiation dans la crise congolaise complexe supposerait aussi une compréhension exhaustive de la dynamique politique régionale, des tensions ethniques locales et des griefs historiques. En plus, le Qatar disposerait d'un pouvoir diplomatique limité sur les acteurs politiques de la RDC, les groupes rebelles ou les acteurs régionaux impliqués dans le conflit. Ceci pourrait lui être préjudiciable, car la réussite des médiateurs pourrait souvent dépendre de leur capacité à exercer des pressions pour persuader les parties à faire des concessions. 

Bien entendu, même si le Qatar parvenait à négocier un accord de paix, sa disposition à le mettre en œuvre dans la région serait limitée s’il manquait par exemple le soutien des puissances régionales. Après tout, comme les deux précédents formats de négociations, la médiation qatarie risquerait de n’offrir que des solutions partielles et militaires à la crise.

Forum de la CENCO – ECC

Enfin, il y a autant le forum proposé par la coalition CENCO (Conférence Épiscopale Nationale du Congo) - ECC (Église du Christ au Congo) dans le cadre de leur Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble en RDC et dans la région des Grands Lacs. Fort de leur expérience dans la médiation des crises politiques, les clergés catholiques et protestants œuvreraient au plus haut niveau pour s’assurer que leur initiative de paix soit largement acceptée et soutenue. Et ce, en rencontrant le président Tshisekedi, les rebelles du M23, les leaders politiques congolais ainsi que les dirigeants régionaux et occidentaux.  Dans sa structure, ce forum se veut inclusif en impliquant toutes les parties prenantes, telles que les communautés locales, les groupes politiques, les organisations de la société civile et même les représentants des pays voisins. 

Parmi ses autres avantages, il permettrait de mettre en minorité le M23, de tempérer les potentielles demandes excessives des rebelles et d’éviter de donner l’impression à la population congolaise que le gouvernement négocierait directement avec le M23. En raison de la participation de plusieurs catégories d’acteurs, il garantirait que les autorités congolaises ne renforcent pas par inadvertance la position du M23 en leur accordant des concessions indues. En outre, il favoriserait la résolution de tous les aspects de la crise plutôt que se focaliser sur les questions militaires et de géopolitique régionale. Cependant, sans un endossement officiel régional ou international, le forum de la CENCO-ECC manquerait d’outils nécessaires à faire imposer aux parties tout accord de paix pouvant résulter de ses assises. 

L’initiative de la CENCO-ECC est avantageuse, mais le gouvernement serait méfiant

De ce qui précède, parmi les formats de négociations envisageables, celui de la CENCO-ECC présenterait le moins de risques pour Kinshasa tout en garantissant l’inclusion et le traitement de tous les aspects de la crise. La démarche de la CENCO-ECC permettrait même d’éviter le "piège géopolitique" où la stabilité de la RDC serait dépendante des médiations internationales ou régionales biaisées — notamment celles où certains acteurs impliqués dans le règlement de la crise (comme le Rwanda ou l’Ouganda) sont eux-mêmes accusés d’alimenter le conflit. En plus, contrairement aux formats de négociations pilotés depuis l’extérieur (Doha, Luanda et Nairobi), le forum de la CENCO-ECC serait une initiative des acteurs locaux crédibles sur le plan national, régional et international.

Pour d’aucuns, le gouvernement congolais devrait logiquement l’endosser publiquement. Cependant, l’on serait encore loin de ça à cause de la méfiance de certains caciques du régime envers les prélats.  En effet, si le président Tshisekedi avait encouragé l’initiative des clergés, certains de ses influents partisans douteraient de la bonne foi de la médiation CENCO-ECC à qui l’on reprocherait un supposé manque de loyauté à l’égard du chef de l’État.

D’où quelques questions se posent : ne serait-ce pas une erreur stratégique de refuser une initiative plus avantageuse simplement parce que ses animateurs ne vous seraient pas entièrement « loyaux » ? À l’inverse, les dirigeants de la région (qui pilotent les processus de Nairobi et de Luanda) ou l’Emir qatari (qui facilite les pourparlers entre Kinshasa et Kigali) seraient-ils vraiment plus fidèles aux autorités congolaises ?

Naturellement, Kinshasa aurait tout intérêt à soutenir l’initiative de la CENCO-ECC, qui est une approche plus globale permettant d’économiser également du temps en évitant d’avoir un dialogue qui traiterait les questions militaires et puis un autre pour régler les matières essentiellement non-militaires (telles que les tensions communautaires, revendications sociales et autres). 

Toutefois, pour dissiper toute inquiétude, le gouvernement pourrait, entre autres, demander aux clergés catholiques et protestants d’inclure dans leur équipe de médiation un autre groupe religieux non-chrétien (telle que la confession musulmane) pour l’équilibrage. D’ailleurs, le président Tshisekedi avait lui-même formulé une requête allant dans ce sens. Le gouvernement pourrait aussi se porter volontaire pour financer ces assises en vue d’avoir tactiquement un contrôle sur le calendrier et la logistique des pourparlers.

Le temps est l’un des adversaires de Kinshasa. Car, plus il passe, plus le M23 consolidera son emprise sur les territoires contrôlés, établissant des structures administratives, politiques, fiscales et économiques parallèles qui renforceraient sa légitimité aux yeux des populations locales et des acteurs régionaux ; et par là, transformant progressivement le statut du M23 de groupe rebelle en une entité quasi gouvernementale.