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Aujourd'hui, ACTUALITE.CD vous propose cette tribune Roger-Claude Liwanga, Chercheur à l'Université Harvard, professeur de droit et de négociations internationales à l'Université Emory

Le 24 janvier 2020, Felix Tshisekedi commémora son premier anniversaire à la tête de la République Démocratique du Congo (RDC), après une passation pacifique et historique du pouvoir dans ce pays qui n’avait jadis connu que des coups d’états et des rebellions.

Plutôt que faire le bilan des actions réalisées, certains observateurs analysent les stratégies politiques implémentées par Tshisekedi durant sa première année au pouvoir. Pour d’aucuns, le nouveau président semble être redevable et indulgent à l’endroit de certains de ses partenaires politiques qui lui ont aidé à conquérir le pouvoir ; et ce, en dépit des fautes financières ou administratives qui leurs sont reprochées. D’autres se demandent même ce que Nicolas Machiavel, ce penseur politique italien de la renaissance, aurait dit à Tshisekedi s’il observait l’actuelle vie politique en RDC.

Mais, quel parallèle existe-t-il entre les pensées de Machiavel et la politique congolaise ? En plus, les conseils de cet homme de la renaissance ne seront- ils pas dépassés en cette période contemporaine?

Bien sûr, dans son ouvrage « Le Prince» écrit en 1512, Machiavel restreint le champ de la réflexion politique à une question centrale : prendre le pouvoir si on ne l’a pas ou le conserver si on l’a. Dans ce cadre, Machiavel donne aussi un conseil important aux nouveaux princes (c.-à-d. chef d’Etats) qui viennent d’arriver au pouvoir ou qui détiennent le pouvoir, en partie, avec l’assistance d’autrui. A ceux-là, Machiavel leur recommande de s’affranchir et de ne plus dépendre du soutien des autres s’ils veulent aisément gouverner leurs Etats.

Dans le contexte de l’actuel système politique en RDC, le nouveau chef de l’État est en fait semblable à ces nouveaux princes que Machiavel décrit dans son ouvrage. En regardant la série d’évènements dans la conquête du pouvoir par Felix Tshisekedi, il y a deux faits marquants qui se dégagent. D’abord, Tshisekedi a obtenu un appui notable d’un autre poids lourd de l’opposition congolaise, Vital Kamerhe, qui s’est désisté de la course à l’élection présidentielle en sa faveur pour former un ticket sous la plateforme CACH (Cap pour le changement) en vue de remporter la présidentielle.  Ensuite, après sa victoire aux présidentielles et n’ayant pas obtenu la majorité parlementaire lui permettant de gouverner seul, Tshisekedi a cherché et obtenu le soutien du FCC (Front commun pour le Congo) de son prédécesseur Joseph Kabila pour former un gouvernement de coalition.

En quoi le conseil de Machiavel serait-il pertinent pour le cas de Tshisekedi?

Les actions de certains partenaires de Tshisekedi au sein du CACH et du FCC s’avéreraient directement ou indirectement encombrants pour le nouveau président. Avant tout, en désistant pour Tshisekedi, Kamerhe aurait dû devenir Premier ministre, mais il a dû laisser la « primature » aux alliés du FCC et s’est résolu de devenir directeur de cabinet de Tshisekedi. Mais, l’omniprésence et les ambitions présidentielles pour 2023 de Kamehre agacent certains fidèles du nouveau président, surtout ceux issus du parti UDPS de Tshisekedi. En outre, l’affaire dite des « 15 millions » de dollars présumés disparus des comptes du Trésor et impliquant Kamerhe a embarrassé le président Tshisekedi qui avait fait campagne sur la lutte contre la corruption et le détournement des deniers publics.

Quant aux partenaires du FCC, leur ambition pour reconquérir la présidence en 2023 n’est pas masquée; car ils y travaillent déjà dessus. En plus, il y a toujours eu de nombreuses tensions dans la coalition CACH de Tshisekedi – FCC de Kabila depuis sa création. Les dernières en date sont les destructions des affiches à l’effigie de Tshisekedi et Kabila par leurs partisans respectifs en Novembre 2019.

A la lumière de ce qui précède, Machiavel recommanderait peut-être à Felix Tshisekedi de ne plus dépendre de l’appui de ces partenaires encombrants au sein du CACH et du FCC s’il voulait commodément gouverner la RDC jusqu'à la fin de son quinquennat ou s’il voulait conserver son pouvoir en se faisant réélire en 2023.

Sans doute, certains se demanderont sur qui Tshisekedi s’appuierait-il dans l’hypothèse où il divorçait avec ses partenaires, surtout avec ceux du FCC ? Naturellement, une séparation avec le FCC générerait de l’hostilité contre l’administration Tshisekedi au Parlement puisque le président n’a pas de majorité parlementaire. Rationnellement, Tshisekedi a pour le moment besoin du FCC pour réaliser certaines de ses promesses de campagne.

Toutefois, dans son ouvrage, Machiavel souligne également que le nouveau prince, tout en s’affranchissant de l’assistance d’autrui, devra entre autres s’appuyer sur son peuple en faisant « aimer ».

Bien entendu, pour se faire « aimer », le président Tshisekedi devra d’abord résoudre les besoins fondamentaux de ce peuple congolais qui veut : la fin définitive de l’insécurité à l’est du pays, l’accès gratuit à l’école ses enfants, la création d’emplois décents pour adultes, la bonne gouvernance et la distribution équitable des ressources naturelles du pays.

Evidemment, Tshisekedi a les moyens de résoudre ces problèmes. Il devra expliquer aux congolais la nécessité de dissoudre le Parlement, d’organiser et gagner les législatives anticipées en 2020 pour avoir les mains libres pour réaliser ses promesses.

 

 

 

 

 

 

 

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