Destins croisés : l’utilité avant le bonheur (Tribune de Clément Dibwe)

Destins croisés
Destins croisés

Kinshasa palpite au fil des pages de ce roman : ville-océan où les visages se croisent, où les rêves chavirent et où la débrouille tient lieu de quotidien. À travers ruelles, marchés, quartiers populaires et immeubles qui se dressent comme autant de promesses inachevées, nous dessinons une géographie intime — celle des espérances minces et des survies opiniâtres. On y entend le vacarme des moteurs, le rire des enfants, le silence des blessures ; on y lit la ville comme on lit une main qui compte ses plis. Ce roman n’est pas seulement l’histoire de personnages : c’est le portrait vivant d’une cité qui se débat entre la lumière et l’ombre, une invitation à écouter les voix que l’on écrase d’un pas pressé.

Destins croisés n’est pas une panacée; c’est un kaléidoscope de vies congolaises, alternant pages lumineuses et zones d’ombre. Sans trahir ses secrets, il adresse un appel simple et impérieux : revenir aux valeurs communes, raviver la sensibilité qui nous rend humains. Après tant d’épreuves, l’âme se raidit ; l’indifférence s’installe. Le premier pas vers l’inhumain n’est pas la haine stridente, ni la jalousie corrosive ou la cupidité arrogante : c’est cette indifférence douce-amère, cet anesthésiant moral qui nous fait détourner le regard. Quand la douleur des autres devient un bruit de fond, quand l’émotion s’émousse, nous cessons d’être des êtres pour devenir des spectres, des témoins impuissants — et complices — d’injustices évitables.

Redonnons à la bienveillance ses lettres de noblesse. Un petit geste, une offrande discrète, une main tendue peuvent suffire à désamorcer une tragédie intime ; parfois, la simple présence peut sauver. Une image biblique évoque la goutte d’eau demandée en enfer pour sauver une vie — vision poignante qui nous rappelle que, souvent, l’infiniment petit porte en germe l’infiniment salvateur. Notre devoir n’est pas d’abord d’être heureux, mais d’être utiles ; la dignité d’autrui doit primer sur l’éclat éphémère de nos jouissances.

Le bonheur est une quête intime ; l’utilité, une exigence sociale. S’acharner à collectionner plaisirs et apparences tout en fermant les yeux sur la misère alentour n’est que l’exacte définition d’un égoïsme poli. Combien de destinées ont été brisées faute d’oncles, de parents ou d’amis prêts à offrir un savoir, un appui, un toit ? Combien d’enfants ne frôlent jamais le seuil d’une école ? Combien dorment dehors parce que le cœur n’a pas voulu — ou n’a plus su ? Ce n’est pas toujours une question de ressources ; c’est souvent une faillite d’attention, une usure de compassion encouragée par l’habitude et le repli sur soi.

Victor Hugo le rappelait: si la souffrance fait partie de la condition humaine, la misère est, elle, largement une fabrication sociale et morale — un crime dont nous portons la responsabilité. À la lumière de cette conviction, notre époque est encore coupable d’innombrables négligences. Nous pouvons toutefois inverser la marche si nous acceptons de faire le choix politique et éthique : investir dans l’éducation, protéger les plus fragiles, concevoir des filets sociaux robustes et pérennes, et surtout, cultiver une culture du regard et de l’entraide.

Il nous faut apprendre à éclairer plutôt qu’à briller. L’éclat superficiel, le paraître, la « sape » qui fascine et corrompt ne valent rien si, derrière l’ostentation, se cache l’abandon. La philanthropie de vitrine, les gestes ponctuels et ostentatoires ne suffisent pas : il faut une philanthropie de stature, structurante et intelligente, qui s’attaque aux causes et non aux symptômes. Cela suppose aussi une éthique personnelle : résister à la tentation d’un confort qui exclut, privilégier des choix de vie qui font sens, soutenir les initiatives locales qui recréent du lien.

Lire Destins croisés, ce n’est pas s’offrir un loisir ; c’est accepter une injonction morale. Comprendre la souffrance d’autrui doit nous pousser à agir — à ouvrir des écoles, à aménager des structures de soins accessibles, à soutenir les familles fragiles, à légiférer pour diminuer la précarité, à donner aux autres les moyens d’exercer leur dignité. La lecture doit être le prélude à l’action, le texte un levier pour transformer le réel. La littérature rend visible ; la politique et la citoyenneté transforment.

L’enjeu est à la fois moral et civique. Si nous voulons tarir la source de la misère, il nous faut choisir l’utilité plutôt que la brillance. Que devienne socialement indécent l’accumulation de plaisirs quand d’autres accumulent les privations : telle doit être l’exigence d’une société digne. Nos gestes, si modestes soient-ils, ont la grâce de réparer des vies entremêlées — des destins croisés qui, autrement, sombreraient dans l’oubli.

Lire, comprendre, agir : tel est le triple impératif que ce roman nous adresse avec douceur et force. Et souvenons-nous : le véritable péril commence quand nous cessons de pleurer ensemble. L’indifférence n’est pas une absence de sentiment anodine ; c’est la première pierre de l’inhumain. Puisse la lecture réveiller des cœurs, ranimer des consciences et presser nos mains vers l’autre — non pour briller, mais pour éclairer. Ainsi seulement notre humanité retrouvera-t-elle son éclat véritable.