Embouteillages à Kinshasa : la survie des femmes commerçantes au cœur du chaos

Un marché à Kinshasa
Un marché à Kinshasa/Photo ACTUALITE.CD

Il est 8 heures du matin lorsque nous quittons la commune de Mont-Ngafula en direction du Grand Marché (Zando), au cœur de la capitale congolaise, ce jeudi 22 janvier 2026. La distance n’excède pourtant que quelques kilomètres. Mais très vite, la route se fige. Klaxons incessants, moteurs qui toussent, nuages de fumée noire s’échappant des taxis-bus surchargés. À Kinshasa, le temps ne se mesure plus en kilomètres, mais en heures perdues dans les embouteillages.

Après près de trois heures à avancer par à-coups, sous un soleil déjà brûlant, nous atteignons enfin les abords du Grand Marché. Ici, la circulation est encore plus dense. Les vendeurs ambulants slaloment entre les voitures à l’arrêt, les motos forcent le passage, les piétons se faufilent tant bien que mal, respirant un air lourd, saturé de poussière et de gaz d’échappement. Cette pollution est devenue le décor quotidien de milliers de femmes qui tentent, chaque jour, d’y gagner leur vie.

Le marché qui vit, mais qui lutte

Dès l’entrée du marché, le contraste est saisissant. Cris des vendeuses, appels des clients, sacs de légumes posés à même le sol, étals de fortune faits de bois et de tôles. Le Grand Marché vit. Mais il lutte.

Assise sur un petit tabouret en plastique, le dos légèrement courbé, Marie-Thérèse trie lentement des tomates déjà marquées par la chaleur. Son pagne est soigneusement noué, mais son visage trahit la fatigue accumulée. Autour d’elle, les klaxons résonnent encore, mêlés à l’odeur âcre du carburant et à celle, plus douce, des fruits mûrs.

Lorsque nous l’abordons pour lui demander comment les embouteillages affectent son activité, elle marque une pause, essuie ses mains sur son pagne et soupire.

« Quand la route est bloquée, les clientes n’arrivent pas à temps. Certaines passent des heures dans les bouchons, d’autres renoncent tout simplement. Le matin, c’est calme… trop calme. Et quand les légumes commencent à se gâter, je n’ai pas le choix : je baisse le prix ou je perds tout. »

Son regard se perd un instant vers la route, où un camion immobilisé continue de bloquer la circulation.

Un peu plus loin, sous une bâche trouée qui la protège à peine du soleil, Cécile Nzolatima ajuste ses bidons d’huile et ses sacs de riz. Elle explique que les embouteillages ne pénalisent pas seulement les clients, mais aussi toute la chaîne d’approvisionnement.

« Les camions arrivent en retard, parfois très tard. Le transport coûte plus cher qu’avant. Ce que je payais l’an dernier a presque doublé. Mais est-ce que je peux augmenter les prix comme je veux ? Non. Les clients se plaignent, ils n’ont pas plus d’argent. »

Ici, chaque retard sur la route se transforme en perte financière. Les coûts logistiques sont silencieusement transférés sur les épaules des femmes commerçantes, coincées entre des fournisseurs pressés et des clients déjà fragilisés.

Jasmine Tshibanda vend des boissons fraîches et quelques articles divers. Elle est debout depuis l’aube. Son étal est modeste, mais soigneusement rangé. Elle décrit ses journées comme un marathon sans ligne d’arrivée.

« Je viens très tôt pour éviter les embouteillages, mais souvent ça ne suffit pas. Je reste plus longtemps ici, je rentre tard, parfois à la nuit tombée. Le corps fatigue, la tête aussi. »

Elle parle en se massant le bas du dos, les yeux rougis par la fumée des véhicules qui passent à quelques mètres de son étal. La pollution, confie-t-elle, lui provoque régulièrement des maux de tête et des difficultés respiratoires.

Pollution, chaleur et peur permanente

Au fil des heures, la chaleur devient écrasante. La fumée des véhicules stagne, piquant les yeux et la gorge. À certains carrefours, des tas de déchets brûlent lentement, ajoutant une odeur suffocante à une atmosphère déjà lourde. Les femmes restent là, exposées pendant des heures, sans réelle protection.

À cela s’ajoute la crainte constante des incendies, fréquents dans les marchés de Kinshasa, souvent causés par des installations électriques précaires ou des braseros mal éteints. Dans un contexte d’embouteillages permanents, toute évacuation devient presque impossible.

Pour Céline Bonso, une autre vendeuse au Grand Marché, les embouteillages ont des conséquences visibles et profondes sur la vie des femmes commerçantes :

* Moins de clients, à cause d’un accès difficile au marché

* Des marchandises qui arrivent en retard ou en mauvais état

* Des journées de travail plus longues et plus éprouvantes

* Une exposition prolongée à la pollution et au stress

* Des revenus instables, parfois insuffisants pour subvenir aux besoins familiaux

Bien que les embouteillages urbains ne soient pas mesurés quotidiennement pour chaque ville, des analyses régionales suggèrent que les pertes économiques liées à la congestion routière peuvent atteindre entre 2 et 3 % du PIB urbain dans plusieurs grandes métropoles africaines, reflétant un impact économique structurel de la congestion sur la productivité globale des villes.

En quittant le Grand Marché en fin d’après-midi, il faudra encore plus de deux heures pour parcourir le chemin du retour. Les embouteillages sont toujours là, immobiles, comme un rappel permanent des défis urbains de Kinshasa.

Nancy Clémence Tshimueneka