Les députés nationaux élus des provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri ont quitté, ce samedi 13 juin 2026, la séance plénière de l’Assemblée nationale avant d’annoncer la suspension de leur participation aux travaux parlementaires jusqu'à nouvel ordre. Ils protestent contre la décision de leurs collègues qui ont adopté une motion suspendant le débat à huis clos consacré à l’évaluation de l’état de siège en vigueur dans ces deux provinces depuis mai 2021, soit cinq ans après son instauration.
Jacques Safari Nganizi, député national élu de Masisi (Nord-Kivu) et président du Caucus des députés nationaux du Nord-Kivu, a dénoncé une décision qui, selon lui, empêche les représentants des populations affectées par l’insécurité de faire entendre leurs préoccupations. Il rappelle que depuis l’instauration de cette mesure exceptionnelle par le président de la République en 2021, les élus des provinces concernées n’ont cessé de réclamer un débat approfondi sur son efficacité, ses limites et ses résultats sur le terrain.
"Les députés nationaux du Nord-Kivu et de l’Ituri viennent de quitter la plénière parce que leurs collègues députés nationaux ont voté une motion pour que nous ne puissions pas débattre de la question de l’état de siège à huis clos. Depuis l’année 2021, année au cours de laquelle le président de la République a décrété l’état de siège, nous avons sollicité des débats au niveau de l’Assemblée nationale pour examiner cette mesure de l'etat de siège mais nous avons constaté que ces débats ne pouvaient pas être publics. Aujourd’hui, nous devions débattre de l’état de siège à huis clos afin de proposer des recommandations au gouvernement. Nous sommes très déçus de voir que nos collègues ont voté une motion pour suspendre le débat alors que nous étions déjà réunis à huis clos", a déploré au nom du groupe Jacques Safari Nganizi, député national élu de Masisi (Nord-Kivu).
Pour ces élus, la décision du Bureau de céder aux pressions de certains députés d’autres provinces est incompréhensible au regard de la gravité de la situation sécuritaire dans l’Est du pays. Ils dénoncent une attitude qui, selon eux ne cadre pas avec la réalité vécue par les populations, alors que les ADF continuent de multiplier les attaques meurtrières et de semer la désolation dans plusieurs territoires du Nord-Kivu et de l’Ituri.
"Comme vous le savez, le territoire de Beni, toute la province du Nord-Kivu ainsi que l’Ituri font face à une insécurité persistante. Les ADF continuent de massacrer les populations à Beni. Il y a deux jours encore, des populations ont été massacrées dans la ville de Beni. Nous ne comprenons pas pourquoi le bureau peut céder à la pression, à la manipulation de certains collègues députés qui prennent cette question à la légère, alors que tous les ministres concernés étaient présents : le vice-Premier ministre de l’Intérieur, le vice-Premier ministre de la Défense ainsi que le ministre d’État en charge de la Justice. Nous considérons que cette situation est déplorable", a-t-il dénoncé au nom des élus de ces deux provinces.
Par ailleurs, les élus de ces deux provinces estiment qu’ils ne peuvent pas continuer à siéger normalement alors que la situation sécuritaire ne cesse de se dégrader dans le Nord-Kivu et en Ituri. Selon le président du Caucus des députés nationaux du Nord-Kivu, ils disposent d’autres propositions à soumettre afin de faire face à l’échec de l’état de siège et de renforcer la protection des populations civiles confrontées à l’insécurité.
"Nous ne pouvons pas accepter, en tant que députés, de continuer à siéger avec nos collègues pendant qu’à Beni et à Mambasa,Masisi des populations sont massacrées, nous devons demander au gouvernement de prendre d’autres mesures, car nous avions des propositions à lui soumettre. Au niveau de Beni, par exemple, nous avions demandé que le gouvernement puisse instaurer l’autodéfense civile. Nous ne pouvons pas comprendre que des populations continuent d’être massacrées alors que nous avons des jeunes capables de sécuriser les grandes agglomérations", a-t-il fait savoir lors de son intervention.
Pour ces élus, dans la mesure où la tenue d’un débat à huis clos semble également difficile à obtenir, ils plaident pour une rencontre entre les députés du Nord-Kivu et de l’Ituri et les ministres impliqués dans la gestion de la crise sécuritaire, face à ce qu’ils qualifient d’indifférence de certains de leurs collègues issus d’autres provinces.
"Mais les collègues qui ne sont pas concernés directement par cette situation ne mesurent pas toujours sa gravité. En réalité, nous constatons que le pays est agressé, mais que ce sont nos populations qui en supportent les conséquences les plus lourdes. Nous l’avons encore constaté aujourd’hui, nous demandons au bureau comme les collègues ne veulent pas qu'on examine cette question à huit clos, que le bureau appelle les ministres concernés de nous rencontrer les députés des provinces touchées afin que cette question soit examinée, ce n’est pas normal", a-t-il dénoncé.
Et d'ajouter :
"Le président de la République passe son temps à mobiliser la jeunesse. Nous l’avons fait également au Nord-Kivu et en Ituri afin que la population résiste mais aujourd’hui, lorsque nous voulons examiner cette question à huis clos, certains collègues députés s’y opposent, c’est injuste et nous disons non".
Proclamé au début du mois de mai 2021, l’état de siège en vigueur dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, dans l’est de la République démocratique du Congo, totalise désormais cinq années depuis le mois de mai 2026. Cette mesure exceptionnelle continue d’être dénoncée par plusieurs acteurs sociopolitiques de ces deux provinces en raison de l’absence de résultats tangibles sur le terrain.
Les violences armées perpétrées par les groupes armés ne cessent de s’intensifier. Les ADF ainsi que d’autres forces négatives continuent de défier l’autorité de l’État et de semer la désolation parmi les populations civiles, provoquant d’importants déplacements de femmes, d’enfants et de familles entières, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.
Cette mesure d’exception a également coïncidé avec la résurgence de la rébellion de l’AFC/M23, soutenue par le Rwanda, qui occupe de vastes portions des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Jusqu’à présent, les différentes initiatives militaires engagées pour neutraliser cette rébellion n’ont pas abouti, malgré l’optimisme affiché par les autorités gouvernementales.
La communauté internationale estime majoritairement que cette crise sécuritaire ne peut trouver une solution uniquement militaire, mais nécessite également une approche politique et diplomatique. À ce jour, les initiatives diplomatiques conduites notamment par les États-Unis et le Qatar peinent encore à produire les effets escomptés sur le terrain, marqué par la poursuite des hostilités entre la rébellion soutenue par le Rwanda et les forces gouvernementales congolaises.
Clément MUAMBA