RDC–M23 : face au statu quo et à la situation sécuritaire au Moyen-Orient, la Suisse, une option pour relancer le processus de Doha ?

Thérèse Kayikwamba à Doha
Thérèse Kayikwamba à Doha

En dépit de la signature de l’accord-cadre entre les délégués du gouvernement de la République démocratique du Congo et ceux de la rébellion de l’AFC/M23 samedi 15 novembre 2025, puis de la signature lundi 2 février 2026 du mandat issu de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs, sous la médiation de l’État du Qatar, le processus de Doha demeure au point mort, sans avancée réelle, dans un contexte marqué par une détérioration continue de la situation sécuritaire, consécutive aux violents affrontements opposant la rébellion de l’AFC/M23, appuyée par le Rwanda, aux forces gouvernementales sur plusieurs fronts dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans l’est de la République Démocratique du Congo.

Ce statu quo ne cesse de susciter des interrogations et des inquiétudes dans un environnement sociopolitique congolais déjà tendu. Au-delà des divergences de vues qui ont toujours caractérisé les deux parties depuis le début du processus, la cheffe de la diplomatie congolaise, Thérèse Kayikwamba Wagner, avait révélé, mercredi 25 mars dernier, que la paralysie des discussions est due à des facteurs externes au processus, liés à la détérioration de la situation sécuritaire au Moyen-Orient. Selon elle, il ne s’agit pas de raisons internes ou propres au processus lui-même, mais bien de causes extérieures.

"Nous avons évidemment, en parallèle, le processus de Doha. Comme vous le savez tous, la situation dans la sous-région qui abrite ces pourparlers s’est détériorée de manière assez quand-même dramatique et, pour certains de manière assez inattendue, raison pour laquelle ce processus est un peu paralysé, pas nécessairement pour des raisons internes ou propres au processus lui-même, mais pour des raisons qui vont bien au-delà du processus pour, des raisons géopolitiques et d’actualité", a fait savoir la Ministre d'État et cheffe de la diplomatie congolaise Thérèse Kayikwamba.

Au nom du gouvernement de la République démocratique du Congo, Thérèse Kayikwamba Wagner a réaffirmé l’attachement du pays au processus de Doha. Elle a précisé que c’est à travers ce cadre que Kinshasa entend obtenir des avancées dans ses discussions avec la rébellion de l’AFC/M23, et que des contacts permanents sont maintenus avec l’État du Qatar, médiateur dans ce processus, afin d’explorer d’autres pistes pour sa poursuite.

"Nous restons attachés au processus de Doha. Nous savons que c’est à travers ce processus que nous espérons faire des avancées aussi avec le M23 et, encore une fois, avoir des engagements clairs ainsi qu’une capacité de vérifier le respect ou le non-respect de ces engagements. Nous sommes en échange étroit avec nos partenaires qataris pour voir comment le momentum, l'élan de ce processus peut être maintenu et, peut-être, revoir certaines configurations qui pourraient le rendre possible", a indiqué Thérèse Kayikwamba Wagner, cheffe de la diplomatie congolaise.

La Suisse, pays européen pour relancer le processus de Doha ?

Depuis lors, il se murmure dans l’environnement sociopolitique que la Suisse serait en pole position pour accueillir les prochaines étapes des discussions du processus de Doha entre Kinshasa et l’AFC/M23, sous la médiation de l’État du Qatar, au regard de la dégradation de la situation sécuritaire au Moyen-Orient.

Si rien n’est encore officiel à ce sujet, lors d’un briefing de presse tenu le jeudi 2 avril 2026, le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, interrogé sur la suite du processus de Doha, a lui aussi évoqué la Suisse comme un possible lieu de reprise des discussions. Il a toutefois promis de revenir prochainement avec de plus amples précisions sur la suite de ce processus, en complément du processus de Washington, qui prend en charge la crise entre Kinshasa et Kigali.

"Je sais qu'il y a des discussions qui devraient reprendre dans les prochains jours, j'aurais l'occasion de donner davantage des détails, les discussions qui pourront se faire notamment en Suisse parce qu'il est question pour nous de finaliser le processus diplomatique comme on a déjà finalisé avec le père (NDLR : Rwanda) à Washington, on va finaliser avec le fils (NDLR:AFC/M23) on y reviendra évidemment avec des détails plus précis parce-que il faut que très vite aller pour nous à l'essentiel donc libérer nos populations et permettre au gouverneur de déployer son plan notamment de développement dans la province du Sud-Kivu", a fait savoir le porte-parole du gouvernement Patrick Muyaya.

Une visite éclair de Félix Tshisekedi à Doha

Pendant ce temps, le chef de l’État congolais, Félix Tshisekedi, s’était rendu à Doha, au Qatar. À l’occasion de leur entretien tenu ce jeudi 2 avril 2026 à Doha, rapporte la cellule de communication de la Présidence de la République, le président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, et Son Altesse Cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, émir de l’État du Qatar, ont évoqué les évolutions régionales et internationales, en particulier la situation au Moyen-Orient, notamment l’agression iranienne contre le Qatar et plusieurs États de la région.

Comme on pouvait s’y attendre, le cabinet de Félix Tshisekedi a également révélé que les deux personnalités ont abordé le processus de Doha ainsi que la détérioration de la situation sécuritaire dans l’est de la RDC. Cette rencontre a été l’occasion pour Félix Tshisekedi de réaffirmer son attachement à ce processus, qui prend en charge les tensions entre Kinshasa et l’AFC/M23.

"Témoignant de la solidarité du peuple congolais à l’égard du peuple qatari, le Président de la République a réaffirmé l’attachement de la République démocratique du Congo au respect du droit international et des principes de la Charte des Nations Unies, en particulier le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale du Qatar. Les deux dirigeants ont également partagé leur préoccupation face à la dégradation de la situation sécuritaire dans l’Est de la République démocratique du Congo. À cet effet, le Président de la République a réaffirmé la pleine adhésion de la République démocratique du Congo aux efforts de médiation entrepris par le Qatar, destinés à instaurer une paix régionale durable", lit-on sur le compte X de la Présidence de la République Démocratique du Congo.

Quelle attitude pour l’AFC/M23 ?

Si, jusqu’à présent, rien n’est encore officiel ni acté concernant la Suisse, il reste à savoir comment cette éventualité sera accueillie du côté de la rébellion de l’AFC/M23, qui n’a jamais cessé de clamer son souhait de voir la crise actuelle se résoudre par la voie du dialogue, affirmant qu’il n’existe pas de solution militaire à ce conflit. Cependant, à la suite des attaques de drones visant la ville de Goma, que le mouvement rebelle attribuait à Kinshasa et à ses forces de défense et de sécurité, l’AFC/M23 avait invité les médiateurs à tirer les conséquences de cette situation, accusant Kinshasa de vouloir décapiter le mouvement de son leadership politique et militaire.

Accord-cadre toujours en veilleuse

Au mois de novembre de l’année dernière, la République démocratique du Congo et la rébellion de l’AFC/M23 avaient franchi une étape majeure dans leurs efforts de restauration de la paix à l’est du pays, avec la signature officielle de l’Accord-cadre de Doha, conclu avec l’Alliance Fleuve Congo / Mouvement du 23 Mars (AFC/M23).

Cet accord a marqué un tournant stratégique dans la quête d’une paix durable, juste et inclusive. Présenté par la médiation comme une avancée « décisive », cet accord-cadre constitue désormais la colonne vertébrale d’un processus global de sortie de crise, visant à mettre fin aux hostilités, à restaurer l’autorité de l’État et à renforcer la stabilité dans les zones affectées par des années de conflit armé.

Selon la médiation, l’Accord-cadre entre Kinshasa et l’AFC/M23 repose sur huit protocoles thématiques, considérés comme un condensé des problématiques centrales de la crise : 

• Mécanisme de libération des prisonniers, signé le 14 septembre 2025 ;

• Mécanisme de surveillance et de vérification du cessez-le-feu, signé le 14 octobre 2025 ;

• Accès humanitaire et protection judiciaire ;

• Restauration de l’autorité de l’État, réformes institutionnelles et gouvernance participative ;

• Arrangements sécuritaires intérimaires et DDR (Désarmement, Démobilisation et Réinsertion) ;

• Identité, citoyenneté, retour et réinstallation des réfugiés et déplacés ;

• Relance économique et réhabilitation des services sociaux de base ;

• Justice, vérité et réconciliation.

Alors que deux protocoles ont déjà été signés, mais pas encore exécutés, les six autres devaient faire l’objet de discussions ultérieures afin d’en définir les modalités précises d’exécution, les échéances ainsi que les engagements réciproques des parties signataires. Cependant, depuis lors, le statu quo persiste, sans avancées réelles sur le terrain, aggravant la méfiance entre Kinshasa et l’AFC/M23 et rendant la vie des populations de l’est de la RDC encore plus difficile.

Clément MUAMBA