En séjour à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, Jeanne Lagarde, responsable plaidoyer pour l’Afrique subsaharienne au sein de Reporters Sans Frontières (RSF), a été reçue ce lundi 30 mars 2026 par le ministre de la Communication et des Médias, également porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya. Dépêchée par la direction de son organisation et suite à la publication du rapport, la représentante de RSF est venue présenter au ministre le nouveau document intitulé « Dans la peau d’un journaliste dans les Grands Lacs », ainsi que les principales recommandations formulées à l’attention des autorités des pays concernés.
Ce rapport, rendu public jeudi 26 mars dernier à Kinshasa lors d’une conférence de presse conjointe avec Journalistes en Danger (JED), propose une immersion dans le quotidien des journalistes évoluant dans une région confrontée à une instabilité politique et économique persistante. Il rend notamment hommage aux journalistes blessés, agressés ou tués ces dernières années, souvent dans un contexte d’impunité.
Le document accorde une attention particulière à la République démocratique du Congo, considérée comme l’un des épicentres de la dégradation sécuritaire dans la région des Grands Lacs, conséquence notamment de la situation conflictuelle dans sa partie orientale, avec des répercussions directes sur l’exercice du métier de journaliste.
"En rencontrant Monsieur le Ministre, nous lui avons présenté un rapport de RSF consacré à l’exercice du journalisme dans la région des Grands Lacs, avec un accent particulier sur la République Démocratique du Congo, notamment dans le contexte du conflit à l’Est du pays", a déclaré Madame Jeanne Lagarde à l'issue de l'entretien
Et de poursuivre :
"Nous avons ainsi présenté ce rapport pour la première fois à Monsieur le Ministre, qui l’a favorablement accueilli. Nous avons également formulé des recommandations à l’intention des États de la région, notamment la mise en place d’un mécanisme spécial d’alerte rapide, associant les autorités publiques et les organisations professionnelles de journalistes, en vue de garantir une réponse efficace face aux exactions commises contre ces derniers. Nous avons par ailleurs évoqué la nécessité de renforcer les mécanismes de soutien à la presse, à travers notamment un fonds d’appui plus conséquent en faveur des médias et des journalistes".
Dans ses conclusions, RSF dresse un état des lieux préoccupant de la liberté de la presse dans les six pays couverts par l’étude la République démocratique du Congo, le Burundi, l’Ouganda, le Rwanda, le Kenya et la Tanzanie où la situation est jugée « difficile » à « très grave ». Près de 500 journalistes y ont été arrêtés ou détenus, dont 111 pendant plus de deux jours, parmi lesquels figure le journaliste congolais Stanis Bujakera. Le rapport fait également état de meurtres et de disparitions non élucidés, de cadres juridiques et administratifs contraignants, ainsi que de la précarité économique affectant l’indépendance des médias.
Pour sa part, le secrétaire général de Journalistes en Danger (JED), Tshivis Tshivuadi, a souligné que l’impunité demeure à l’origine des atteintes les plus graves à la liberté de la presse en Afrique.
"Les arrestations, emprisonnements et menaces visant les journalistes poursuivent un seul objectif : les réduire au silence", a-t-il affirmé.
D’après la cellule de communication et médias, Madame Jeanne Lagarde a précisé que cette étude vise non seulement à renforcer la protection des journalistes dans la région des Grands Lacs, mais également à lutter contre la désinformation, à promouvoir un dialogue constructif avec les autorités nationales et à sensibiliser la communauté internationale aux violences ciblant les professionnels des médias.
Évoquant la situation dans la partie orientale de la RDC, elle a indiqué que cette zone concentre le plus grand nombre d’exactions recensées contre les journalistes. Elle a également souligné que des recommandations spécifiques ont été adressées à certains pays de la région, notamment en ce qui concerne la mise en place de mécanismes d’alerte, la lutte contre l’impunité et la cessation des violences à l’encontre des professionnels de l’information. Sur le plan méthodologique, RSF précise que ce travail s’appuie sur un dispositif de monitoring assuré depuis son bureau de Dakar, couvrant l’Afrique subsaharienne, et reposant sur un réseau de correspondants et de partenaires répartis dans 43 pays.
Face à ces constats, l’organisation recommande notamment la mise en place de mécanismes de protection des journalistes intégrant des systèmes d’alerte rapide, l’ouverture systématique d’enquêtes en cas d’atteinte à la liberté de la presse, ainsi que le renforcement des dispositifs de protection en faveur des journalistes contraints à l’exil. Cette publication met en exergue l’urgence d’une mobilisation accrue, tant au niveau régional qu’international, afin de garantir des conditions d’exercice sécurisées pour les professionnels des médias et de préserver la liberté d’informer dans l’espace des Grands Lacs.
La publication de ce nouveau rapport intervient dans un contexte marqué par l’agression rwandaise à travers la rébellion de l’AFC/M23, qui occupe de vastes pans des provinces du Nord et du Sud-Kivu, ainsi que par des tensions persistantes entre Kinshasa et Kigali, caractérisées par des accusations mutuelles concernant des violations de l’Accord de Washington, signé sous les auspices des États-Unis d’Amérique. Les initiatives diplomatiques censées gérer ces tensions restent au point mort, sans progrès réel et tangible sur le terrain.
Clément MUAMBA