Couchée du soleil sur le Lac Edourd/Ph Joseph Tsongo

Au Nord-Kivu, les pêcheurs s’alarment de la baisse de la productivité de la pêche sur le lac Édouard. Ils expliquent cette situation par la pratique de la pêche illicite par les groupes armés, la surexploitation du Lac mais aussi le braconnage des hippopotames dont les excréments servent d’aliments pour les poissons.

Le 10 mars, à 7 heures du matin, une pirogue accoste après une nuit sur le lac Edouard. A l’intérieur, une dizaine de poissons : « Voilà le butin », ironise monsieur Paluku, propriétaire de la pirogue.

Armateur depuis une trentaine d’années, il envisage difficilement l’avenir : « Faut-il qu’on abandonne vraiment la pêche, sinon comment allons-nous vivre avec cette maigre production ? », interroge-t-il, l’air embarrassé. Après avoir pris sa part, il distribue le reste des poissons à chacun de ses pêcheurs.

L’un de six pêcheurs, apparemment mécontent, débarque les filets et les ustensiles de cuisine ayant servi pendant leur séjour sur le lac. Mine serrée, Kasereka Kambesa propose son poisson à un acheteur : « Ce n’est rien, qu’est-ce que je vais faire avec un seul poisson ? Les frais de scolarité, les soins de santé, la nourriture… [Ndlr : comment je vais m’y prendre ?] », s’alarme ce père de famille.

Le Lac Edouard fait partie intégrante du parc des Virunga. Et, comme conséquence, la famine rime le quotidien des riverains du parc. Pendant ces moments difficiles, plusieurs enfants abandonnent les études faute de moyens.

Lac Edouard
Le petit Sammy ayant abandonné les études faute des moyens/Ph Joseph Tsongo

« Sur un effectif de 198 élèves, on enregistre au moins deux abandons chaque mois. Et même pour ces élèves qui résistent, disons que la moitié d’entre eux ne paient pas les frais scolaires », affirme le préfet de l’institut Tshaviboko.

Alors que dans les enclaves de pêche, les poissons disparaissent, les hippopotames sont à leur tour tués par les miliciens. Comme évoqué ci-haut, les excréments de ces quadrupèdes nourrissent les poissons.

Activisme des groupes armés

Selon Pascal Mbakula, chef du service chargé de l’agriculture pêche et élevage (Agripel), les groupes armés Maï-Maï qui se sont installés jusque dans les frayères, zones de reproduction des poissons, en plein parc national des Virunga ont développé depuis plusieurs années la pêche illicite avec beaucoup de pêcheurs clandestins.

Il affirme que le poisson d’espèce Tilapia, très prisé et faisant même l’identité du lac Edouard est en voie de disparition. En effet, selon les dernières statistiques du bureau d’Agripel, en 2015 la production du tilapia était évaluée à plus de 600 tonnes contre 165 tonnes en 2018. « Bien avant, le poisson tilapia représentait 60 % de la production totale du lac Edouard », renseigne M. Mbakula.

Henry Visinzwa, secrétaire général du comité des pêcheurs au lac Edouard voit la faillite à l’horizon. Il déplore qu’en plus de la crise généralisée, des miliciens Maï-Maï continuent de terroriser et de rançonner les pêcheurs réguliers sur le lac Edouard : « ils ont imposé une taxe de 10.000 FC par pirogue par semaine…et ils prennent souvent en otage les pêcheurs ou saisissent leurs intrants de pêche et exigent de la rançon allant jusqu’à 100.000 FC pour leur libération », dénonce-t-il.

Les villages comme Vitshumbi se trouvant en plein parc des Virunga, la population a comme activité principale la pêche, car l’agriculture et l’élevage sont strictement interdits dans l’aire protégée. « Et voilà qu’en ces durs moments de carence de poissons, nous craignons pour notre survie », fait savoir madame Alima Idrissa (commerçante des poissons) dont les enfants n’étudient plus par manque des frais scolaires.

Pourtant, il y’ a quelques années, des centaines de pirogues débarquaient à Vitshumbi avec, chacune de quoi nourrir une cinquantaine de familles, se rappelle-t-elle : « bien avant, toutes les grandes agglomérations de la région venaient s’approvisionner en poisson ici…et de la sorte, nous les petits commerçants on en tirait profit, mais depuis que le stock halieutique a été détruit, nous ne faisons que vivoter », explique madame Alima Idrissa, nostalgique.

Misère et famine

Lac Edouard
Des femmes marchandes des poissons frais à Vitshumbi/Ph Joseph Tsongo

Le prix de poisson a connu une flambée intrigante. À Vitshumbi par exemple, un poisson qui coûtait 1000 FC se vend désormais à 2500 FC. Le poisson et la farine de manioc, deux composantes essentielles du plat d’un pêcheur ne sont donc plus à la portée.

Et du coup, la malnutrition progresse frappe à la porte. « Nous craignons déjà la malnutrition qui se fait voir ici…nous aurons déjà besoin d’une unité de prise en charge avant que la situation ne s’empire », prévient Robert Nsimbi, infirmier titulaire du centre de santé de Vitshumbi.

Les pêcheurs congolais étant entre misère et famine prennent le risque de traverser la frontière pour exercer la pêche dans les eaux territoriales ougandaises où il y’a encore du poisson. « Il revient au gouvernement congolais d’éradiquer les groupes armés et puis de réglementer la pêche au lac Edouard», note Henry Visinzwa, secrétaire du comité des pêcheurs de Vitshumbi.

Le lac Edouard est partagé et exploité par la RDC et l’Ouganda.

Joseph Tsongo

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