Rapatriement de la relique de Patrice Lumumba : le rôle discret mais central de Roland Lumumba

Roland-Gilbert Okito Lumumba
Roland-Gilbert Okito Lumumba

Décédé le mercredi 28 janvier dernier à Kinshasa à l’âge de 67 ans, Roland-Gilbert Okito Lumumba laisse derrière lui l’image d’un homme réservé, mais déterminant dans l’un des épisodes mémoriels les plus importants de l’histoire récente de la République démocratique du Congo : le rapatriement, en juin 2022, des restes de Patrice Emery Lumumba, premier Premier ministre du Congo indépendant, assassiné en 1961.

Fils de Patrice Lumumba et architecte de formation, Roland Lumumba a siégé pendant une dizaine d’années à l’Assemblée nationale. En 2022, il a occupé un rôle central mais peu médiatisé dans ce processus hautement symbolique, à la croisée de la justice, de la mémoire et du rituel coutumier.

Roland Lumumba appartient à la génération des enfants directement frappés par la violence de l’histoire congolaise. Lors de l’arrestation de son père Patrice Lumumba à Lodja en décembre 1960, il n’était encore qu’un nourrisson, dans les bras de sa mère. Une scène fondatrice que Balufu Bakupa-Kanyinda, cinéaste et Directeur général du Centre culturel et artistique pour les pays d’Afrique centrale, décrit comme une empreinte indélébile sur la personnalité de Roland Lumumba : « Il a vécu la tragédie au plus près, presque au sein de sa mère. Cela a forgé son caractère réservé, mais profondément ouvert ». 

Cet héritage intime de la tragédie lumumbiste explique en partie son engagement constant pour la vérité historique. Depuis plusieurs décennies, Roland Lumumba a été actif, en Afrique comme en Europe, dans les démarches visant à faire reconnaître les responsabilités belges dans l’assassinat de son père. Encore récemment, le 20 janvier 2026, une semaine avant sa mort, il assistait à Bruxelles à des audiences judiciaires cruciales, affirmant que son combat n’était pas animé par la vengeance, mais par une « soif de vérité ». 

Un combat pour la vérité et la restitution

La question du sort du corps de Patrice Lumumba demeure longtemps l’un des traumatismes majeurs de la mémoire nationale congolaise. Pendant près de soixante ans, le pays a vécu un deuil sans sépulture, réduit à des cénotaphes symboliques.

En 2000, la révélation par l’ancien gendarme belge Gérard Soete de la conservation d’une dent de Patrice Lumumba relance le combat de la famille. Pour Balufu Bakupa-Kanyinda, ce moment marque un tournant : « ce n’est pas Soete qui montre Lumumba, c’est Lumumba qui nous révèle qu’il est en captivité chez ses bourreaux et qu’il nous demande de venir le chercher ». 

La dynamique s’accélère en 2020, puis officiellement en 2022, à la suite d’une lettre adressée par Juliana Lumumba au roi des Belges, par laquelle la famille obtient l’accord de la Belgique pour la restitution de la relique.

Roland Lumumba, interlocuteur de la famille

Lorsque le président Félix Tshisekedi met en place une commission chargée d’organiser le rapatriement, Balufu Bakupa-Kanyinda en prend la direction. La famille Lumumba désigne alors Roland Lumumba, président de la Fondation Lumumba, comme son représentant officiel et son principal interlocuteur.

« Il était mon interlocuteur de première ligne », confie Balufu. « De l’élaboration du programme à la validation des cérémonies, en passant par les discussions sur le sens symbolique et politique de l’événement, Roland Lumumba est présent à chaque étape ».

Il accompagne la délégation congolaise à Bruxelles, participe à la conférence de presse internationale à l’ambassade de la RDC, et insiste sur un point hautement symbolique : le retour de Patrice Lumumba doit se faire à bord d’un avion congolais. « C’est ainsi qu’un appareil de Congo Airways, baptisé Patrice Emery Lumumba, atterrit en Belgique », souligne Balufu. 

Une première après plus de vingt-cinq ans. Durant cette période, tous les aéronefs immatriculés au Congo étaient interdits d’atterrir en Belgique.

« Ramener Lumumba au Congo, c’était ramener le Congo au Congo »

Au-delà de la dimension diplomatique, Roland Lumumba a toujours défendu une lecture profondément culturelle et bantoue du rapatriement. Pour lui, comme pour les siens, la restitution d’un fragment — une dent — suffisait à rétablir l’intégrité du rite funéraire.

« Chez les Bantous, un détail est un ensemble. On peut même enterrer un cheveu », explique Balufu Bakupa-Kanyinda. Le mot même de « relique », aux connotations chrétiennes, est évité au profit de la notion de « reste », porteuse d’une plénitude symbolique.

Le parcours du rapatriement épouse ainsi la géographie politique et mémorielle de Lumumba : de la Belgique à Onalua, son village natal dans le Sankuru, puis Kisangani, lieu de son ascension politique, et enfin Lubumbashi, à Shilatembo, site de son assassinat aux côtés de Maurice Mpolo et Joseph Okito.

« À chaque étape, Roland Lumumba est présent, aux côtés de la famille, des autorités coutumières et des représentants de l’État. À Onalua, il est intronisé Péné Lumumba, successeur désigné au sein du clan, lors d’une cérémonie coutumière tenue à l’aube, marquant la fin d’un deuil entamé le 17 janvier 1961 », explique Balufu. 

L’intimité d’un moment historique

L’un des moments les plus marquants reste la remise officielle de l’écrin contenant la dent de Patrice Lumumba au palais d’Egmont, à Bruxelles, le 20 juin 2022. Après la transmission formelle par le procureur belge, la famille se retire à huis clos. Roland Lumumba tient l’écrin.

« Les mots ne sortaient presque pas, mais il parlait », se souvient Balufu Bakupa-Kanyinda. « C’était un moment d’intimité où l’on n’a pas envie d’être là, et en même temps un moment historique ». 

Pour les Lumumba, il ne s’agissait pas seulement de refermer une plaie familiale, mais de restituer à la nation congolaise l’un de ses pères fondateurs, enfin doté d’une sépulture.

Un lumumbiste biologique et idéologique

Discret, parfois ironique, doté d’un humour « un peu pinçant », Roland Lumumba était décrit par ses proches comme un homme de vérité, direct, sans détour. « Lumumbiste biologique, mais aussi idéologique », selon Balufu Bakupa-Kanyinda, il portait sa mission avec gravité, sans jamais chercher la lumière.

Sa disparition intervient alors que le combat judiciaire pour la vérité sur l’assassinat de Patrice Lumumba se poursuit en Belgique. Le tribunal de Bruxelles devrait se prononcer le 17 mars prochain sur l’ouverture ou non d’un procès devant le tribunal correctionnel. La mort de Roland laisse un vide dans la transmission familiale et politique de l’héritage lumumbiste.

Mais son rôle dans le rapatriement de 2022 demeure. En contribuant à rendre une sépulture à Patrice Lumumba, Roland Lumumba aura participé à un geste fondateur : réconcilier le Congo avec une part essentielle de son histoire.

« Ramener Lumumba au Congo, c’était ramener le Congo au Congo », résume Balufu Bakupa-Kanyinda. Un acte de mémoire, auquel Roland Lumumba aura donné sens, rigueur et dignité.

James Mutuba