Éléonore Caroit : « Il est important de dépolitiser la question de la Francophonie » (interview)

Foto
Éléonore Caroit, Ministre française déléguée chargée de la Francophonie et des
Partenariats internationaux et des Français de l'étranger

Son séjour de travail à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo, du dimanche 1er février au mardi 3 février 2026, est considéré comme un moment fort de la relation franco-congolaise. Il a permis de mettre en lumière l’engagement soutenu de la France aux côtés de la RDC dans les domaines politique, économique, culturel et environnemental, en appui aux priorités de développement durable et à la consolidation de la stabilité régionale. Il s’agit d’Éléonore Caroit, ministre déléguée auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargée de la Francophonie, des Partenariats internationaux et des Français de l’étranger.

Au cours d’une interview accordée exclusivement à ACTUALITE.CD à l’issue de son séjour à Kinshasa, la ministre déléguée Éléonore Caroit est revenue sur ses différentes rencontres avec les autorités congolaises, ainsi que sur la signature d’accords et d’instruments de coopération, témoignant de la profondeur et de la diversité des liens bilatéraux, sans occulter la question de l’Organisation internationale de la Francophonie. Pour Paris, ces échanges illustrent la volonté commune de poursuivre un partenariat fondé sur le respect mutuel, la confiance et des intérêts partagés.

ACTUALITE.CD : Bonjour Madame la Ministre déléguée !

Éléonore Caroit : Bonjour !

ACTUALITE.CD : Madame la Ministre déléguée, après deux jours d’intenses activités consacrées au renforcement de la coopération bilatérale, vous bouclez votre visite de travail en République démocratique du Congo. Selon vous, quels progrès concrets ont été réalisés dans le cadre de la coopération franco-congolaise ?

Effectivement, je termine une visite à Kinshasa qui a été extrêmement riche, parce qu’elle m’a permis de découvrir de nombreux projets existants et financés par la France, avec l’expertise française. Cela m’a aussi permis de renouveler notre engagement et nos partenariats, que ce soit dans le cadre du protocole d’entente avec l’AFD ou encore dans notre coopération en matière de préservation des forêts et de juste rémunération des services environnementaux. La visite a été très variée. C’est donc beaucoup de découvertes, et surtout la découverte d’un partenariat très riche, équilibré, un partenariat d’égal à égal, qui répond aux attentes des Congolaises et des Congolais, mais aussi aux intérêts de la France. Cela montre que notre relation s’inscrit dans le long terme, qu’elle est dynamique, vivante et surtout qu’elle a beaucoup d’avenir.

ACTUALITE.CD : Durant votre séjour à Kinshasa, plusieurs accords ont été signés, notamment sur le projet du Grand Inga et le renouvellement du partenariat avec l’Agence française de développement (AFD). Pouvez-vous nous préciser les spécificités du mémorandum d’entente (MoU) relatif au Grand Inga en vue de sa matérialisation ?

Absolument ! Comme vous le savez, les partenariats que la France entend mettre en place et continuer à soutenir partout dans le monde, et particulièrement en Afrique et ici au Congo, sont des partenariats qui ont de l’impact, qui changent durablement la vie des gens. Quand on voit aujourd’hui le taux de personnes ayant accès à l’électricité au Congo, on se dit qu’il faut accroître les capacités électriques, et ce barrage hydraulique devra le permettre. Mais pour assurer la construction, l’exploitation, la diffusion et la mise en réseau de ces nouvelles capacités, il faut préparer le territoire, former des personnes, créer les conditions nécessaires pour que ce projet d’envergure ait l’impact attendu. C’est dans cet esprit que s’inscrit l’accord Inga III que j’ai eu l’honneur de signer au Palais de la Nation.

ACTUALITE.CD : La République démocratique du Congo et la République française, à travers l’Agence française de développement (AFD), ont franchi une nouvelle étape dans le renforcement de leur partenariat bilatéral avec la signature d’un deuxième protocole d’entente stratégique pour les quatre prochaines années. Avec le précédent accord, plus de 500 millions de dollars américains avaient été mobilisés. Avec ce nouvel accord, quel volume de financements envisagez-vous de mobiliser ?

Plus que le montant investi, ce qui compte, c’est l’impact. Quel impact avons-nous eu et quel impact recherchons-nous ? La politique de la France aujourd’hui est de resserrer ses moyens d’action et d’agir dans des projets d’envergure, quelle que soit d’ailleurs la taille du projet, dans des projets qui changent véritablement et durablement la vie des gens, qui ont un impact positif ici au Congo et aussi en France. Nous allons continuer à investir dans la santé. Les épidémies et les pandémies n’ont pas de frontières. J’étais ce matin à la clinique Panzi, ici à Kinshasa, et j’ai vu concrètement l’impact de cette coopération pour les femmes bénéficiaires. Nous allons aussi continuer à investir dans les grands projets d’infrastructures et à attirer des entreprises françaises, qui disposent d’un savoir-faire et de normes à valoriser, et qui permettent aussi une forte responsabilité sociale des entreprises, avec un impact durable et positif pour les populations congolaises. Donc, plus que de vous donner un montant abstrait, ce que je veux dire, c’est que nous continuerons à agir là où nous avons un intérêt à agir, là où le Congo a un intérêt à notre présence, et surtout là où nous avons un impact durable pour améliorer la vie des gens.

ACTUALITE.CD : À l’issue de votre rencontre avec votre homologue congolais, le ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, chargé de la Francophonie et de la Diaspora, M. Crispin Mbadu, vous avez déclaré, je cite : « l’important pour nous, c’est que la RDC joue pleinement son rôle au sein de la Francophonie ». Cette déclaration peut-elle être interprétée comme un soutien de la France à la candidature annoncée de la RDC à l’élection du secrétaire général de l’OIF ?

(Sourire) Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit. Pour l’instant, la procédure est aujourd’hui à un stade préliminaire du dépôt des candidatures, ce qui est vrai, et ce sont des candidatures individuelles, pas des candidatures par pays comme dans le système des Nations unies. J’ai surtout invité mon homologue et les autorités de la RDC à s’investir pleinement dans la francophonie, qu’elle soit institutionnelle ou dans la promotion de la langue française par tous les réseaux qui vont bien au-delà de l’OIF, parce que la Francophonie, ce n’est pas seulement l’OIF. Et puis, la RDC est le pays où le développement de la francophonie a le plus d’avenir, avec une population nombreuse et en forte croissance. C’était donc le sens de mon message. Je pense que c’est important de dépolitiser la question de la francophonie, parce que la francophonie, c’est ce qui crée des ponts, c’est ce qui nous relie, c’est ce qui nous permet d’échanger, d’avoir des langues qui échangent entre elles. Et je pense que la Francophonie a besoin du Congo, comme elle a besoin de tous les autres pays qui composent justement cette grande famille qu’est la francophonie.

ACTUALITE.CD : Toujours avec votre homologue, vous avez également évoqué la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies. Portée par la France et adoptée à l’unanimité, cette résolution totalisera une année le 21 février 2026 sans avoir été pleinement mise en œuvre. Envisagez-vous des initiatives ou des mesures pour encourager l’exécution effective ?

La question est de savoir comment est-ce qu’on aide, comment est-ce qu’on soutient, comment est-ce qu’on arrive à être une puissance d’équilibre qui permet justement la résolution du conflit. J’étais encore ce matin avec des victimes de ce conflit. La France apporte un soutien réel, en termes de partenariats et de coopération, et en travaillant avec les différentes parties prenantes pour avancer vers la paix. On voit bien que le multilatéralisme est nécessaire : on ne peut pas agir en dehors des cadres multilatéraux, mais on voit bien aussi qu’il peut avoir des limites. C’est la raison pour laquelle je ne peux qu’inviter les autorités congolaises à se mobiliser, à agir au sein du cadre des Nations unies. Le Congo est devenu membre du Conseil de sécurité depuis le 1er janvier pour une durée de deux ans, et il doit se mobiliser pleinement au sein de ces instances multilatérales pour la résolution du conflit. C’est un pays très riche, riche de ses ressources, mais aussi riche de ses femmes et de ses hommes, et nous sommes en soutien d’une solution pacifique rapide et de la paix pour ces populations civiles.

Propos recueillis par Clément Muamba