À plus de 32 kilomètres du centre-ville de Kinshasa, Luzizila. C’est une des localités du quartier Tshibanda, nichée dans la commune de Mont-Ngafula. Elle est vallonnée, et traversée par des montagnes et collines herbacées. Connue pour sa fréquentation grâce au calme qu’elle offre aux croyants qui y vont régulièrement pour des retraites de prière, Luzizila ne devrait pas seulement être vue sous ce prisme-là, car une population y vit, mais privée de tous les services de base. ACTUALITE.CD y a fait une descente pour vous faire vivre les réalités de ce coin de la capitale réduit à la prière.
Il est 8h, la vie reprend cours dans la fraîcheur du matin, et les herbes sont encore humides. Sur la route totalement dégradée qui débouche à l’Université de Kinshasa (UNIKIN) à plusieurs kilomètres de là, les chassés-croisés de motos commencent, et le ronronnement des moteurs qui rythme cette banlieue où règne un silence de cathédrale traverse des avenues.
Découverte de l’unique école de Luzizila
À quelques mètres d’un carrefour où se forme un marché de fortune dont les vendeurs proposent notamment friperies, vin de palme, chikwangues et des grillades, s’érige l’unique école de la localité. Sainte Thérésia, une école conventionnée de plus de 500 élèves, est bordée par un vallon. Bâtiments inachevés, murs lézardés, des toitures déclassées par des vents impétueux, salles de classe sans portes et ni pavement, cet établissement scolaire sous régime de gratuité de l’enseignement n’a pas suffisamment de bancs pour la pléthore d’enfants qu’elle reçoit, et manque presque de tout.
Nous sommes allés à la rencontre du directeur de l’école primaire, que nous avons trouvé entouré par six élèves malades dans son bureau, en attente de la note attestant leur libération pour des soins. Monsieur Jacques Mfulu est subjugué de recevoir pour la première fois un média. Partant d’une brève présentation, cet enseignant a, l’un après l’autre, égrené différents problèmes auxquels est confrontée son école, dénonçant des prélèvements à la banque sur la modique somme que perçoivent les enseignants, à la base de démotivation de certains d’entre eux. À cela s’ajoute le versement irrégulier des frais de fonctionnement (FF), censés servir à remettre à l’état les bâtiments défigurés.
« C’est une école qui date de très longtemps. Au départ, c’était encore privé, avant qu’une démarche soit menée pour qu’elle soit prise en charge par l’État. Nos effectifs sont débordés, parce qu’il y a beaucoup d’enfants dans ce milieu, et que nous sommes la seule école où la gratuité est pratiquée. Et les 200.000 de frais de fonctionnement qui subissent de retranchement jusqu’à rester avec 100.000, ne suffisent pas pour prendre en charge le nombre d’enfants qu’il y a ici », explique M. Jacques.

L'état de l'école Sainte Thérèse de Luzizila
Après un bref entretien dans son bureau, le directeur Mfulu nous a invités à visiter une salle de classe, la quatrième année primaire. C’est une salle sans fenêtre ni porte, des élèves entassés sur quelques bancs, d’autres assis à même le sol, et d’autres encore débout par manque de place. Ils s’élèvent à notre entrée pour nous présenter leurs civilités à travers une formule qu’ils ont maîtrisée par cœur. Au tableau, la leçon est bel et bien annoncée : sciences anatomiques, les formes d’os d’un squelette. Mais l’enseignant de la classe n’est pas venu, et est suppléé par le sur école, obligé de circuler dans toutes les classes pour s’assurer que les enseignements vont bon train.
Devant ses élèves, le directeur a, une fois de plus, lancé un message aux autorités pour le renforcement des bancs : « Comme vous voyez, nous avons introduit l’état de besoins, dont les bancs, pour que les enfants s’assoient dans de meilleures conditions ».
Pas d’eau, pas d’électricité ni de structure de santé : calvaire pour plus de 4000 habitants
Il est 12 heures pile. Le soleil est au zénith. Bidons jaunes sur la tête, des enfants reviennent de plusieurs kilomètres à la recherche d’eau, une denrée très rare dans la localité de Luzizila, située sur une colline. Maman Meilleure s’est abritée, elle et ses enfants, sous un safoutier. Vendeuse des feuilles de liane (Fumbwa), elle est, avec sa famille, à sa troisième année dans cette banlieue de Kinshasa. Elle se plaint de pas mal de mauvaises conditions avec lesquelles ils vivent, à commencer par la carence totale de l’eau, l’inexistence du courant électrique, facteur favorisant l’insécurité. Le comble : pas de structure sanitaire. Conséquences : des gens meurent en cours de route au moment de leur acheminement vers des centres éloignés, des femmes accouchant en route, d’autres succombant des douleurs d’enfantement. En outre, le manque criant de courant électrique est compensé par l’utilisation des panneaux solaires, essentiels à la lumière pendant la nuit.
« Nous vivons dans un milieu où tout est difficile : pas d’eau, nous buvons des eaux des sources non traitées, pas d’hôpital à Luzizila, pas de pharmacie, et on a qu’une seule école. Et quand on tombe malade, surtout la nuit, c’est compliqué. On est obligé d’aller de l’autre côté du rail, voir très loin vers Nzengi [localité voisine de Cogelos, à plus ou moins 4 kilomètres de l'Université de Kinshasa] », a-t-elle dit, dénonçant des arrestations arbitraires des policiers qui perturbent la quiétude des jeunes garçons.
Des nouveaux venus face aux spoliations de leurs parcelles
En diagonale de maman Maria, une toute petite paroisse de l’Église catholique, c’est la famille de monsieur Lukusa Alidor, qui en est à sa cinquième année à Luzizila. Comme ses voisins de la localité, il plaide pour l’installation de services de base (l’eau, l’électricité, l’hôpital…). Martelant sur la nécessité pour l’État de penser une route passant par Luzizila pour son désengorgement, le sexagénaire saisit l’occasion pour accuser la communauté Umbu de spoliation des terres, phénomène qui alimente des conflits parcellaires.

Mama Maria, unique paroisse catholique de Luzizila
« Ici, on n’a pas d’eau, pas de courant ni de route. Rien n’est bon ici. Au-delà de ça, il y a des Ba Umbu qui vendent des parcelles d’autrui, créant des confusions entre habitants, qui en viennent aux mains », dénonce M. Alidor.
Agriculture, fabrication des briques, débrouillardises : principales activités
Sur des avenues, l’on peut voir des femmes et jeunes filles avec des bassins chargés des légumes, fruit d’une agriculture vivrière. Devant chaque parcelle, un étal sur lequel sont exposés chikwangues, cacahuètes, pain, farines de manioc et de maïs, image d’une pauvreté à peine voilée. « Nos activités sont champêtres, la fabrication des briques pour de jeunes garçons, et certains vieux vendent du vin de palme. L’État devrait venir en aide à nos jeunes qui risquent de rester comme ça », insiste monsieur Alidor, très fâché contre des députés qui ne viennent qu’au moment du vote.
Sur la parcelle du chef de Localité, nous avons également rencontré Guelord, venu à Luzizila depuis 2007. Lacoste noire, bêche en main pour mélanger du sable avec du ciment aux côtés de ses amis qui en fabriquent des briques à l’aide d’une machine archaïque, le jeune homme d’environ 30 ans revient sur les mêmes doléances que ses aînés du quartier ont énumérées, plaçant, pour sa part, le courant électrique comme la priorité, la lumière pour repousser l’insécurité dans la célèbre localité de Luzizila, connue jusqu’en dehors des frontières nationales.
« Luzizila est un coin très connu pour ses centres de retraite de prière, même à l’étranger, on connaît Luzizila. Mais rien ne change ici. Nous avons vu des filles naître et devenir filles-mères sans que ce milieu ne connaisse même un brin de changement. C’est ce qui pousse certaines personnes à déserter le milieu afin d’opter pour des endroits où il y a, par exemple, le courant », dit Guelord.
Des chantiers de construction : opportunités pour des jeunes
Comme que des gens s’intéressent de plus en plus de cette périphérie de Kinshasa, en se procurant des terrains, les travaux de construction dans leurs chantiers constituent des opportunités pour des jeunes qui, pour la plupart, y travaillent comme des aides-maçons, transporteurs d’eau, du sable, des tâches qu’ils exécutent en contrepartie de quelques billets de franc congolais, dans un milieu où il n’y a aucune opportunité d’emploi.

Des jeunes en train de fabriquer des briques de construction
« C’est lorsque le train passe que je sors pour le Beach. Je dépense beaucoup en mon retour »
Bernice est née et a grandi à Luzizila, où elle s’est également mariée. Commerçante des farines de manioc et de maïs, elle relate les difficultés auxquelles elle est confrontée à chaque fois qu’elle doit sortir, puis rentrer avec la marchandise qu’elle achète à Libongo (une succession des Beach où des baleinières accostent en provenance des provinces, à Kinshasa).
« Moi, je suis née et j’ai grandi ici. Ce qui nous aide, c’est le passage du train, que j’emprunte pour me rendre à la gare Centrale, où je vais acheter ma marchandise. Mais après l’achat, je n’attends pas le train, mais je rentre par les bus, et je dépense énormément d’argent pour arriver jusqu’ici. Il m’arrive de dépenser au-delà de mes bénéfices à cause du trajet. On n’a pas de marché, pas d’eau. Ce qui veut dire que quand j’ai envie de manger quelque chose, je donne l’argent aux enfants qui vont à l'école de me le trouver en chemin », dit-elle.
Maman Nzoya vend du thé, du café, du pain et d’autres articles aux croyants en retraite dans un centre de prière à proximité. Comme madame Bernice, elle souhaite qu’une route passe à Luzizila pour finir avec l’attente désespérée du train urbain qui passe rarement.
Escale au centre de retraite spirituelle de Luzizila
Sous le feuillage des multiples arbres plantés en ligne droite sortent des bruits des hochets et des cris de prière des croyants de diverses obédiences religieuses. Le pasteur Daniel, membre de la communauté de l’Église du Christ au Congo (ECC), responsable provisoire du centre de retraite spirituel de Luzizila, revient sur la genèse de ce lieu mythique, qui a accueilli, depuis 1933, des hommes de Dieu de renom de la RDC.
« Luzizila est un site de prière que les missionnaires baptistes avaient acheté pour permettre aux enfants de Dieu d’organiser leur recueillement de prière. Il y a des musulmans qui arrivent, les Néo apostoliques, des témoins de Jéhovah viennent pour chercher, chacun, son Dieu. C’est depuis 1933 que Luzizila est un site de prière. Nos aînés de la foi sont passés par ici, à l’exemple de papa Kiziamina Kibila, apôtre Ayedina Bala, et la fois passée, l’apôtre Tambu Lukoki avait animé un séminaire ici », explique le pasteur Daniel.

Un centre de prière de Luzizila
Il précise que, contrairement à ce qui se raconte à la cité, il n’y a aucune taxe d’entrée, mais parle plutôt d’une contribution qui s’élève à 1000 francs congolais par tête, somme servant à l’assainissement du site. « Les 1000 FC nous aident notamment pour l’achat des produits en vue du nettoyage des toilettes. », dit-il.
Il ajoute que, depuis son existence, le centre de retraite spirituelle de Luzizila n’a connu qu’un seul cas malheureux, d’un pasteur venu des Etats-Unis qui s’était fait abattre nuitamment par des criminels pour une affaire lui concernant.
Monsieur Kilolo Vuengo Patient, chef de la localité que nous avons rencontré à l’école Sainte Thérésia au retour, nous a répété les mêmes problèmes exprimés par ses dirigés, affirmant, pour sa part, avoir eu des assurances sur le début imminent des travaux de construction de la route, menacée de bout en bout par des têtes d’érosion. Chef depuis 2022, M. Kilolo, Motorola attaché à sa ceinture, appelle à la construction des forages d’eau dans sa localité, mieux, l’installation des robinets qui doivent dépendre du centre de traitement d’eau de N'djili Kilambu, alimenté par la rivière N'djili, à plus ou moins un kilomètre de sa rencontre avec la Lukaya.

Avenue principale de ka localité de Luzizila, au quartier Tshibanda
Délimitation géographique de Luzizila
La localité de Luzizila est délimitée à l’ouest par la rivière Lukaya, qui longe la rocade dont la construction se poursuit ; au nord, elle est limitée par la localité de Nzengi et Lumbu, et à l’est et au sud par le quartier plateau 1 et par la localité de Kingampio, connue pour le cimetière éponyme.
Samyr LUKOMBO