Invité par le National Endowment for Democracy à l'occasion de la Journée internationale des prisonniers politiques, l'ancien directeur de l'Hôtel des Mille Collines a livré ce jeudi un témoignage poignant sur son enlèvement et ses années de détention au Rwanda.
La salle s'est figée dès ses premiers mots. Ce jeudi matin, au siège du National Endowment for Democracy (NED), sur Pennsylvania Avenue, Paul Rusesabagina a pris la parole lors d'un panel modéré par le président de l'organisation, Damon Wilson. Une prise de parole qu'il n'aurait jamais crue possible, a-t-il reconnu d'emblée.
« C'est un plaisir d'être ici aujourd'hui », a-t-il commencé, avant d'ajouter : « Quand j'étais en enfer, je ne croyais plus jamais redevenir un être humain, avoir l'occasion de m'asseoir et de parler devant des gens. »
Des Mille Collines à l'exil
L'homme dont l'histoire a inspiré le film Hotel Rwanda est d'abord revenu sur 1994. Alors directeur de l'Hôtel des Mille Collines, à Kigali, il affirme avoir abrité 1 268 personnes et les avoir aidées à survivre pendant les 90 jours de tueries du génocide perpétré contre les Tutsi.
Deux ans plus tard, en 1996, il prend le chemin de l'exil. Mais même en Belgique, a-t-il raconté, il n'a jamais connu la tranquillité : sa maison de Bruxelles aurait été visitée à quatre reprises par des individus venus, selon lui, pour le tuer.
« Attaché, la tête dans un sac »
Le cœur de son témoignage porte sur le 27 août 2020. Ce jour-là, dit-il, il est tombé dans un piège tendu par un homme qu'il connaissait bien, qui se présentait comme pasteur, apôtre ou évêque et venait régulièrement manger chez lui.
Il décrit un enlèvement d'une grande brutalité : conduit au Rwanda, les mains attachées dans le dos, les jambes liées, la tête recouverte d'un sac, avant d'être emmené dans ce que ses ravisseurs appelaient une « safe house ». Là, affirme-t-il, il a été torturé. Il dit avoir ensuite passé deux ans et sept mois à l'isolement.
Cinq minutes par semaine, et un langage codé
Paul Rusesabagina a ensuite décrit le seul lien qui le rattachait au monde extérieur : un appel de cinq minutes par semaine, chaque vendredi à 15 heures, avec une seule personne autorisée. Cette personne, c'était son épouse. « J'appelais ma femme et elle connectait tout le monde dans la famille, et parfois des amis, et on parlait en code », a-t-il raconté.
Ces échanges se déroulaient sous surveillance étroite. Selon lui, des agents de la Direction du renseignement militaire se tenaient à ses côtés à chaque appel, « l'un se tenait ici et l'autre à ma droite », d'autres circulant autour. « Ils n'ont jamais rien compris », a-t-il souri.
C'est par ce langage codé qu'il a appris l'imminence de sa libération. Le jour même où il allait sortir, sans en avoir été informé, ses proches lui ont glissé au téléphone : « Écoute, est-ce que tu sais que la pluie est maintenant terminée ? » « Moi, j'ai compris, parce qu'on parlait en code, mais personne d'autre », a-t-il expliqué.
« C'est comme ça que j'apprenais, que je savais ce qui se passait dehors. Toute la famille était ensemble, comme une équipe », a-t-il poursuivi, avant de se tourner vers son épouse : « Merci madame. »
Un dossier qui oppose Kigali à ses défenseurs
Arrêté à Kigali fin août 2020, Paul Rusesabagina avait été jugé avec une vingtaine de coaccusés pour des faits de terrorisme liés aux attaques menées en 2018 et 2019 dans le sud du Rwanda par le Front de libération nationale (FLN), branche armée de la plateforme d'opposition MRCD à laquelle il était associé. En septembre 2021, il avait été condamné à 25 ans de prison.
Les autorités rwandaises ont toujours défendu la régularité de la procédure. Ses proches, ses avocats et plusieurs organisations de défense des droits humains ont, eux, dénoncé un enlèvement et un procès politique. Lui-même a toujours rejeté les accusations portées contre lui.
En mars 2023, sa peine avait été commuée par décision présidentielle, au terme d'une médiation impliquant notamment le Qatar et les États-Unis. Il avait alors pu quitter le Rwanda.
Hommage à sa famille
En conclusion, Paul Rusesabagina a de nouveau remercié son épouse, assise dans la salle, ainsi que ses enfants, qui se sont battus pour obtenir sa libération, et la communauté internationale pour sa mobilisation.
Une journée consacrée aux prisonniers politiques
Son intervention s'inscrivait dans une série d'activités organisées à Washington autour de la Journée internationale des prisonniers politiques. L'après-midi, les participants sont attendus au McCain Institute pour un panel sur le rôle du gouvernement américain dans la libération des prisonniers politiques, avant une réception en l'honneur des « champions » de cette cause.
Le programme se poursuivra vendredi 30 octobre avec un atelier réunissant familles de détenus, défenseurs et anciens prisonniers politiques, puis une cérémonie au Lincoln Memorial, au cours de laquelle seront lus les noms de prisonniers politiques à travers le monde.
Stanis Bujakera Tshiamala depuis Washington