État de siège: Crispin Mbindule dénonce une " catastrophe sécuritaire" et plaide pour une commission d’enquête mixte face aux limites de l’opération Shujaa

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Le député national Crispin Mbindule. Ph. Droits tiers.

Le député national Crispin Mbindule Mitono, élu de Butembo dans la province du Nord-Kivu, a dressé un tableau particulièrement sombre de la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo, lors du débat général sur le projet de loi portant prorogation de l’état de siège dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.

Dans son intervention en plénière autour de ce texte, qui entre en vigueur ce dimanche 17 mai 2026, l’élu de l’UDPS/Tshisekedi note que la mesure exceptionnelle, renouvelée tous les 15 jours depuis cinq ans déjà, n’a pas permis d’enrayer la dégradation de la situation sur le terrain. Le député s’est également interrogé sur l’efficacité des opérations militaires en cours, notamment celles menées contre les ADF, en dépit de la coopération entre les Forces armées de la RDC (FARDC) et l’armée ougandaise.

"Nous prorogeons chaque 15 jours l'etat de siège mais, honorable président, je viens du Nord-Kivu et c’est une catastrophe. Je m’étonne que le ministre (NDLR : Guillaume Ngefa, Ministre d'Etat, Ministre de la Justice) n’ait pas soulevé ce qui se passe au Nord-Kivu ainsi que dans la province de l’Ituri. Lorsque le chef de l’État a décrété l’état de siège au Nord-Kivu et en Ituri, l’objectif était de ramener la paix. C’était principalement à cause des ADF mais, honorable président, les ADF ne sont pas attaqués, l’opération Shujaa, menée conjointement entre les FARDC et l’UPDF de l’Ouganda, a demontré ses limites et rien ne fait réellement sur le terrain"a déclaré Crispin Mbindule, député national élu de Butembo, dans la province du Nord-Kivu. 

Cet ancien cadre de l’UNC de Vital Kamerhe dénonce la poursuite des massacres contre les populations civiles. Selon Crispin Mbindule, il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait des morts.

"Il y a des morts chaque jour, On égorge des populations quotidiennement, un collègue a dit ici à Mambasa, il y a eu 100 morts déjà mais je vais le contredire, c'est plus que ça, même aujourd'hui à 7 heures, ils viennent d'egorger 13 personnes, les ADF, l’objectif de l’état de siège était pourtant de traquer les ADF", a indiqué Crispin Mbindule

Pour lui, la récente descente sur le terrain du président de l’Assemblée nationale n’équivaut pas à une évaluation de l’état de siège. Il plaide plutôt pour la mise en place d’une commission d’enquête mixte sur le terrain, afin de permettre une meilleure évaluation de la situation.

"Honorable président, j’ai une proposition. Vous avez parlé de l’évaluation de l’état de siège effectuée auparavant. Mais ce n’était pas réellement une évaluation. C’était plutôt une visite de courtoisie à l'endroit de la population, vous avez visité Goma, vous avez visité Bunia, mais vous n’avez pas véritablement évalué l’état de siège. Moi, je propose la mise en place d’une commission d'enquête mixte, nous allons y associer l’Inspectorat général des FARDC pour essayer non seulement d'évaluer mais d'inspecter les opérations contre les ADF", a-t-il recommandé lors de son intervention. 

Par ailleurs, l’élu de Butembo a dénoncé les pressions exercées par les gouverneurs militaires du Nord-Kivu et de l’Ituri contre les députés critiques de l’état de siège.

"Les gouverneurs que vous voyez ici les gouverneurs militaires, il suffit de parler même ici, il va demander aux services des renseignements de mener des enquêtes sur vous, il va vous intimider, je l'ai vécu avec les députés de l'Ituri mais aujourd'hui au Nord-Kivu c'est grave Honorable president, je ne sais pas si vous avez reçu la correspondance du gouverneur qui demande à l'ANR de mener des enquêtes parce-que les députés ont dit que ça ne marche pas donc honorable president mettons en place une Commission parlementaire avec le ministère de la défense, nous allons associer l'Inspectorat général qui est censé contrôler et évaluer les opérations", a fait savoir Crispin Mbindule. 

Pour celui qui est en même temps président du conseil d’administration du Cadastre minier (CAMI), si rien n’est fait par le gouvernement, les ADF vont continuer à gagner du terrain, en semant la désolation et la mort parmi les populations civiles. 

Selon Crispin Mbindule, il faudra également envisager le remplacement des gouverneurs militaires en cas d’absence de résultats sur le terrain.

"Parce que sinon, nous serons surpris : les ADF progresseront vers Kisangani, ensuite vers l’Équateur, puis Bandundu, et après Bandundu, ce sera Kinshasa. Aujourd’hui, ces groupes s’installent et mettent en place leurs califats. Ils se réclament désormais de l’État islamique partout où ils occupent des territoires en même temps, ils egorgent et placent leur drapeaux. Cela devient presque des États parallèles, mais c’est bien l’État islamique qui agit derrière ces mouvements", a fait savoir Crispin Mbindule Mitono. 

Et de poursuivre :

"Je vous prie donc, honorable président, de mettre en place une commission qui ne fera pas seulement une évaluation, mais également une enquête sur ces opérations et vous verrez alors comment les choses vont changer, nous devons changer notre manière de faire, prendre les choses en main et sanctionner les responsables, pourquoi ne pas même changer ces gouverneurs militaires ? Nous pouvons proposer leur remplacement par des gouverneurs aguerris, capables d’assurer la sécurité et de faire respecter la vision et l'ordonnance du chef de l’État".

Cette intervention intervient après une série de massacres de populations civiles, attribués aux rebelles terroristes des ADF, qui continuent également de semer la désolation parmi les populations civiles, en dépit des opérations militaires conjointes menées par les Forces armées de la République démocratique du Congo et les forces ougandaises. Cette situation rend davantage vulnérable la situation humanitaire dans cette partie de la RDC et entraîne des déplacements massifs de populations.

La question entourant l’opération Shujaa, qui consiste en une offensive militaire en cours menée par les forces armées congolaises et ougandaises contre les insurgés dans les provinces du Kivu et de l’Ituri,  principalement des groupes affiliés à l’État islamique et aux Forces démocratiques alliées,  avait fait l’objet d’une discussion prioritaire entre Félix Tshisekedi et son homologue ougandais, Yoweri Kaguta Museveni, lors de leur entretien  lundi 11 mai 2026 à Kampala, en Ouganda.

Lancée en novembre 2021, cette opération militaire conjointe continue, près de cinq ans après son démarrage, de susciter des réactions et des interrogations quant à son efficacité, dans un contexte où les Forces démocratiques alliées poursuivent leurs attaques meurtrières, provoquant d’importantes pertes humaines et étendant progressivement leurs zones d’influence dans cette partie du pays. Dans le même temps, ces groupes armés sont également accusés de recourir aux viols de femmes, d’utiliser des mineurs dans leurs activités et d’ériger des barrières illégales afin de percevoir des taxes dans les zones sous leur contrôle.

Clément MUAMBA