Le président de la République, Félix Tshisekedi, a annoncé en date du 27 août dernier, le processus d'un dialogue baptisé «pour la paix, la cohésion nationale et la refondation de l'État. Mais l'inclusivité de ces assises, dont la date fixe reste méconnue, interroge sa capacité de taire les armes dans l’Est du pays et de rassembler toutes les catégories des personnes.
Les personnes sourdes, qui ont droit à l'information et au chapitre dans la construction de la démocratie, notent leur exclusion dans l'adresse du chef de l'État à la nation. Experte Sourde en culture sourde au sein du Centre de production des programmes et supports de sensibilisation des sourds (CPPS), Lydia Mavungu a exprimé son inquiétude par rapport à l'absence d'un interprète en langue des signes pendant que Félix Tshisekedi annonçait les modalités du dialogue à venir, sur la chaîne nationale, RTNC.
«D'abord, pour le dialogue, les sourds n'ont pas suivi vu qu'il y avait pas des interprètes pour le président», relève-t-elle à ACTUALITÉ.CD.
Elle estime que les sourds, autant que les personnes entendantes, contribueront à faire entendre la voix de cette catégorie de Congolais, dont les conclusions du dialogue devront prendre en compte. Mme Lydia Mavungu souhaite que des mesures appropriées soient arrêtées, afin de permettre à tous les sourds d'en saisir la portée. Elle propose, par exemple, la présence des interprètes en langue des signes à la RTNC, des sous-titres ou des visuels, pour faciliter les personnes sourdes à suivre l'évolution de ces assises.
«J'aurai tendance à dire que le souhait est que le dialogue aide au retour du paix dans le pays,une paix durable et qu'il permette de résoudre les causes profondes des conflits du pays», a-t-elle ajouté.
Quelle stratégie de communication pour une véritable inclusion des sourds?
L'experte en sciences de l'information et de la communication et formatrice en journalisme inclusif, Noémie Kilembe Maneng est contente que l'adresse du président Tshisekedi ait mentionné les personnes vivant avec handicap comme l'une des parties prenantes à ce dialogue. Comme Mme Lydia Mavungu, elle souligne toutefois le fait que l'annonce de ces assises ait péché contre l'inclusion que tout le monde souhaite.
«Cette mention est importante. Mais elle ne vaut engagement que si l’accessibilité est intégrée dès le départ. Inviter une personne sourde dans une salle sans interprétation qualifiée, diffuser un discours sans incrustation visible en langue des signes ou lancer une consultation essentiellement sonore ne crée pas l’inclusion : cela maquille l’exclusion», dit-elle à ACTUALITÉ.CD.
Tout en rappelant la Convention relative aux droits des personnes handicapées, qui fait de l’accessibilité de l’information et de la communication une condition de l’exercice effectif des libertés publiques, à laquelle la RDC a ratifiée, Noémie Kilembe Maneng propose au comité organisateur du dialogue, qui sera nommé par une ordonnance présidentielle, de créer une cellule nationale d’accessibilité composée majoritairement de personnes sourdes issues de plusieurs provinces, avec une représentation des femmes et des jeunes sourds, des organisations spécialisées, des interprètes qualifiés, des professionnels des médias accessibles et un point focal de l’administration.
À l'en croire, cette cellule aurait une mission claire : valider les termes de référence, harmoniser la terminologie, contrôler les formats, encadrer le recrutement des interprètes et suivre les mécanismes de plainte.
Pour couronner le tout, cette experte en sciences de l'information et de la communication décline six leviers pour un dialogue véritablement inclusif. Il s'agit de :
1.Cartographier les publics et les ressources dans chaque province, les organisateurs devant identifier les associations de personnes sourdes, les écoles spécialisées, les lieux de culte, les organisations de femmes et de jeunes, les interprètes disponibles et les médias partenaires afin d’attribuer un référent sourd et un interprète à chaque forum provincial.
2.Rendre l’information accessible dès l’annonce : Chaque message officiel devrait être diffusé simultanément sous quatre formats : une vidéo en langue des signes congolaise avec sous-titres, un texte en français facile à lire, des adaptations écrites dans les quatre langues nationales selon les territoires et des supports visuels synthétiques.
3. Aller au contact des communautés : La communication de proximité ne peut pas se limiter à la radio, même si celle-ci reste le média local par excellence. Parce qu’elle repose sur le son, elle exclut d’emblée les personnes sourdes.
4.Organiser de vraies délibérations : Les forums provinciaux devraient prévoir des interprètes travaillant en binôme, des pauses régulières, un éclairage frontal, des sièges disposés en cercle ou en U, des écrans visibles et la transmission préalable des documents.
5.Mettre en place une rédaction multimédia inclusive : Après chaque étape, une équipe éditoriale conjointe, associant journalistes sourds et interprètes en langue des signes, devrait publier un résumé vidéo signé, sous-titré et accompagné d’un texte bref. Chaque article en ligne pourrait être prolongé par une courte vidéo en langue des signes congolaise résumant les points essentiels.
6.Rendre compte des décisions prises : L’inclusion ne s’arrête pas à la consultation. Les conclusions provisoires devraient être diffusées en langue des signes et ouvertes à une période de commentaires accessible aux personnes sourdes.
En effet, depuis plusieurs mois, la Radio-télévision nationale congolaise (RTNC) ne dispose plus d'interprètes en langue des signes pendant le journal et d'autres programmes. D'après une experte sourde en culture sourde, les interprètes en langue des signes qui apparaissaient au coin de la télé sur la chaîne nationale n'étaient pas payés. Ce qui expliquerait, selon elle, cette pratique dans cette télévision publique.
Samyr LUKOMBO