Le « dialogue » prôné par Félix Tshisekedi apparaît, à bien des égards, comme une formule habilement déguisée visant à rechercher une légitimation populaire « par la base », avec, en arrière-plan, la perspective d’un changement de la Constitution à travers une forme de centralisme démocratique savamment maquillée en consultation populaire.
C’est dans cette logique qu’il convient, selon nous, de comprendre la notion de « refondation de l’État », brandie comme l’un des objectifs majeurs de ce dialogue. Derrière cette formule à la fois séduisante, creuse et suffisamment ambiguë pour permettre toutes les interprétations se dessinerait la véritable finalité du processus : créer les conditions politiques et populaires susceptibles de légitimer une remise en cause de l’ordre constitutionnel actuel.
En initiant les consultations à partir de la base, l’objectif pourrait être de construire progressivement une forme de plébiscite populaire en faveur du changement constitutionnel. Une telle stratégie permettrait de contourner les difficultés politiques et juridiques qu’impliquerait le recours direct à la voie référendaire, notamment au regard des dispositions constitutionnelles en vigueur. Elle comporterait également le risque d’exacerber les tensions politiques et territoriales, voire de nourrir des dynamiques centrifuges susceptibles de fragiliser davantage l’unité du pays.
Or, un dialogue politique digne de ce nom suppose un principe élémentaire : une partie prenante ne peut raisonnablement être à la fois juge, arbitre et partie au processus qu’elle est censée conduire. Le dialogue n’a de sens que s’il repose sur des garanties minimales d’impartialité, de transparence, d’équité et d’équilibre entre les acteurs, ainsi que de neutralité des médiateurs ou des facilitateurs.
En cherchant à contrôler le processus de bout en bout et en s’écartant du cadre initialement proposé par les confessions religieuses, notamment la CENCO et l’ECC, Tshisekedi donnerait le sentiment de vouloir façonner un dialogue sur mesure, dont les règles, le périmètre et les conclusions seraient implicitement orientés vers des objectifs politiques préalablement définis.
La question centrale devient alors celle de la finalité réelle de cette démarche. S’agit-il véritablement de refonder l’État, de consolider les institutions et de rechercher un consensus national, ou de créer progressivement les conditions politiques permettant au chef de l’État de se maintenir au pouvoir au-delà des deux mandats prévus par la Constitution ?
C’est précisément là que réside le véritable enjeu. Le diable est dans les détails. Dans le choix des participants, dans la définition du mandat et du scope du dialogue, dans les mécanismes de consultation, dans la formulation de ses recommandations et, surtout, dans la manière dont celles-ci pourraient ensuite être transformées en légitimation politique d’une révision constitutionnelle.
Derrière les mots de « dialogue », de « refondation » et de « consultation populaire », il importe donc de regarder les mécanismes à l’œuvre et les conséquences institutionnelles qu’ils pourraient produire. Car une consultation populaire ne saurait devenir, par un habile jeu de légitimation progressive, un instrument de contournement de la Constitution plutôt qu’un moyen de la respecter et de la renforcer.
Et la paix dans tout cela ?
Une autre question, fondamentale, mérite d’être posée : comment prétendre aboutir à la paix et à la cohésion nationale si l’on refuse de traiter les causes profondes de la crise congolaise ?
À travers son histoire post-indépendance, la crise de la RDC est fondamentalement une crise sécuritaire, politique et de régime, à laquelle se greffent des enjeux institutionnels, territoriaux, économiques et identitaires. Elle ne peut donc être résolue durablement par une simple consultation populaire dont le périmètre aurait été préalablement défini par le pouvoir.
Comment construire la paix en excluant les belligérants ou les acteurs directement impliqués dans les conflits ? Comment restaurer la cohésion nationale en laissant de côté les causes politiques et sécuritaires qui alimentent les affrontements ? Et comment prétendre refonder l’État sans ouvrir le débat sur la légitimité des autorités et des institutions qui le gouvernent ?
La paix ne consiste pas simplement à faire taire les armes. Elle suppose de s’attaquer aux causes politiques, institutionnelles et sécuritaires de la conflictualité. Or, si les acteurs de la crise sont exclus du dialogue et si les questions sensibles de légitimité des autorités, des institutions et des processus électoraux sont elles-mêmes exclues du débat, le risque est de ne traiter que les symptômes tout en laissant intactes les causes.
On ne peut pas vouloir une paix durable sans un débat sérieux sur la légitimité, pas plus qu’on ne peut prétendre reconstruire la cohésion nationale en organisant un dialogue dont certaines parties prenantes seraient, par principe, écartées.
La véritable question devrait donc être : un dialogue pour qui, avec qui et sur quoi ?
Si le dialogue ne permet ni de traiter les causes de la crise sécuritaire, ni de régler les différends politiques, ni d’examiner les questions de légitimité institutionnelle, ni d’associer les acteurs concernés par les conflits, alors il risque de devenir davantage un instrument de légitimation du pouvoir qu’un véritable mécanisme de résolution de la crise nationale.
Et si la véritable finalité était de construire, étape après étape et subtilement, une légitimité populaire permettant de changer la Constitution et, in fine, de rendre possible le maintien de Félix Tshisekedi au pouvoir au-delà des deux mandats constitutionnels ?
C’est là que se trouve le cœur du problème.
La démocratie ne se résume pas à consulter le peuple. Elle consiste aussi à respecter les règles que le peuple s’est données. Une consultation populaire ne peut donc devenir un instrument permettant de contourner la Constitution au prétexte fallacieux de refonder l’Etat.
Jean-Jacques Wondo Omanyundu