Octroyer le titre de Docteur Honoris Causa à une Première Ministre n'est pas un simple acte administratif. Je le dis pour tous les détracteurs qui vont certainement sauter sur cette occasion. Il faut lire cela plutôt comme un geste hautement symbolique : celui par lequel l'Université reconnaît, au-delà d'une fonction, une trajectoire, un leadership et une contribution à la transformation de la société congolaise.
La lauréate elle-même semble partager cette lecture. Dans son mot de circonstance, elle a tenu à distinguer les deux catégories de distinctions : « Il est des distinctions qui honorent une carrière. D'autres, plus rares, qui interpellent la conscience ».
Dans le cas de SE Mme la Première Ministre de la République Démocratique du Congo, Judith SUMINWA TULUKA, cette distinction prend une résonance toute particulière.
En effet, elle intervient à un moment où, sous son leadership, des progrès notoires sont enregistrés dans plusieurs domaines de l'action gouvernementale. Mais surtout, ces avancées sont réalisées dans un contexte qui aurait pu les rendre considérablement plus difficiles : celui d'un pays confronté à la guerre dans sa partie orientale et à des défis géopolitiques, sécuritaires, économiques, sanitaires et humanitaires majeurs. C'est précisément là que cette reconnaissance prend tout son sens.
Gouverner lorsque les circonstances sont favorables est une responsabilité. Continuer à réformer, à construire, à investir et à faire avancer un pays lorsque la guerre impose ses urgences et que les équilibres géopolitiques se complexifient est une autre mesure du leadership.
Malgré toutes les contraintes, l'action gouvernementale se poursuit : consolidation des réformes, investissements dans les infrastructures, amélioration de la gouvernance publique, attention portée aux questions sociales, à l'éducation, à la santé, à l'autonomisation des femmes et à la jeunesse. Ces progrès ne signifient évidemment pas que tous les défis sont résolus. Ils témoignent d'une capacité essentielle : celle de maintenir le cap du développement sans jamais perdre de vue l'urgence sécuritaire et humanitaire.
Ainsi, cette distinction porte également une dimension plus profonde et crédibilise d'autant plus le parcours singulier de cette dame de fer congolaise.
Lorsqu'une université distingue une femme arrivée à la tête du Gouvernement par le travail, la compétence et l'engagement au service de la chose publique, elle adresse un message à toute une génération. Elle dit aux jeunes filles que les plus hautes responsabilités ne leur sont pas interdites. Elle rappelle aux jeunes que l'excellence ne se mesure pas uniquement aux diplômes obtenus, mais également à ce que l'on construit, transforme et transmet. L'Honoris Causa crée ainsi un pont entre le savoir et l'action.
La Première Ministre elle-même a choisi d'adresser cette distinction à d'autres qu'à elle-même. Dans son mot de remerciements, elle l'a dédiée « au peuple congolais et particulièrement à la résilience des femmes qui portent au quotidien le destin de notre patrie », citant celles qui « enseignent, qui recherchent, qui soignent, qui entreprennent ».
L'Université de Kinshasa reconnaît celles et ceux qui, dans la réalité du monde, donnent corps aux valeurs qu'elle enseigne : responsabilité, rigueur, persévérance, résilience et service à la collectivité. L'Université de Kinshasa, qui a formé et continue de former certaines des meilleures têtes que la République Démocratique du Congo ait connues, rappelle ainsi qu'elle demeure l'un des piliers intellectuels les plus solides du pays. La lauréate ne dit pas autre chose lorsque, dans sa leçon inaugurale, elle affirme que l'histoire du pays « s'écrira également dans nos universités, dans nos laboratoires, dans nos institutions », assignant à l'UNIKIN la vocation de devenir « le laboratoire de notre stratégie internationale ».
Derrière cette distinction, il y a donc davantage qu'un titre. Il y a la reconnaissance d'un leadership et des progrès accomplis malgré l'adversité. Il y a aussi la reconnaissance d'une responsabilité historique, celle qu'une porte a été grandement ouverte pour les générations de jeunes filles à venir, et leurs enfants et petits-enfants après elles. N'oublions pas que Madame la Première Ministre encourage, depuis les premières heures de son entrée dans l'arène politique, les femmes à se dévoiler et à entrer dans les méandres de la politique, à participer plus activement dans cette agora ultra-masculinisée depuis trop longtemps.
Mais, au fond, la véritable mesure d'un leadership ne réside pas seulement dans ce qui est accompli, mais aussi dans les circonstances dans lesquelles on parvient à l'accomplir. Un Honoris Causa n'est donc pas seulement un honneur accordé à une personne. La lauréate le formule elle-même avec justesse : « En acceptant ce diplôme honorifique, je reçois bien plus qu'un honneur, je reçois une noble mission ».
C'est aussi une manière de reconnaître le chemin parcouru par un pays qui, malgré la guerre et les bouleversements qui l'entourent, continue d'avancer. Pas assez vite pour certains, pas comme il faudrait pour d'autres, mais résolument, il avance. Comme elle l'a elle-même rappelé aux étudiants présents ce jour-là : « Le rayonnement de la République Démocratique du Congo ne viendra pas de l'extérieur, il jaillira de votre ingéniosité ».
Par Serge TSHIANGA
Doctorant en SIC/UNIKIN