Ce dimanche, lors du Space live organisé par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala, Jean-Jacques Lumumba, président du Collectif Restitution Afrique, et Carbone Beni, président du Mouvement PACTE, sont revenus en détail sur leur tribune commune « RDC : face à la crise, unir la Patrie et refonder le pacte national », publiée le 16 août 2026.
Une collaboration forgée dans les luttes citoyennes
Interrogé sur la genèse de cette tribune commune, Jean-Jacques Lumumba a expliqué que sa relation avec Carbone Beni remontait à plusieurs années de combats communs au sein de la société civile, notamment à travers le Front citoyen et le Manifeste du citoyen. Appartenant à la même génération et partageant une vision similaire malgré leurs spécificités, les deux hommes ont affirmé que c'est la gravité de la situation actuelle du pays qui les a réunis, dans la conviction que la société civile ne peut affronter isolément les défis auxquels le Congo fait face.
Le « Congo réel », celui du quotidien loin des statistiques
Sur la notion centrale de « Congo réel » développée dans la tribune, Jean-Jacques Lumumba a précisé qu'il s'agissait de la réalité vécue par chaque Congolais au quotidien, et non celle reflétée par les statistiques officielles, qu'elles soient présentées comme positives ou négatives. Il a illustré son propos par plusieurs exemples : sa propre mère confrontée aux violences à Beni, un habitant de Kinshasa vivant l'insécurité, ou une mère contrainte de vendre chaque jour pour nourrir ses enfants, autant de réalités qui, selon lui, définissent le véritable visage du pays.
La responsabilité collective plutôt que le procès du seul pouvoir
Répondant à la question de savoir si la proximité avec le quotidien des Congolais qu'il décrit se retrouve chez les gouvernants actuels, Lumumba a refusé de se placer sur le terrain d'une opposition entre pouvoir et opposition, estimant que les dirigeants d'aujourd'hui sont « l'expression » du peuple congolais lui-même. Il a appelé à une remise en question collective, plus de soixante ans après l'indépendance, tout en reconnaissant que le contexte de guerre et d'agression ne pouvait pas tout excuser.
Pourquoi nommer Lubanga, Nangaa et Kabila
Interrogés sur le choix de citer nommément Thomas Lubanga, Corneille Nangaa et Joseph Kabila parmi les Congolais ayant repris les armes contre leur propre pays, les deux signataires ont insisté sur la portée symbolique de ce choix. Carbone Beni a rappelé qu'il s'agit respectivement d'un ancien président d'une institution d'appui à la démocratie, d'un ancien chef rebelle condamné par la Cour pénale internationale, et d'un ancien chef de l'État ayant dirigé le pays pendant près de dix-huit ans, estimant que le fait que de telles personnalités en viennent à prendre les armes constitue une dérive d'une gravité inédite. Il a également reproché à Joseph Kabila, artisan des accords de transition et de la Constitution actuelle, de ne pouvoir aujourd'hui justifier le recours aux armes pour défendre ses aspirations, chiffrant le coût humain de ces violences en milliers de morts, de familles endeuillées et de déplacés, et citant des rapports onusiens évoquant des centaines de milliers de dollars s'évaporant chaque mois de l'exploitation illégale des ressources à l'Est. Jean-Jacques Lumumba a de son côté dénoncé une « génération » de rebelles ayant transmis à la suivante l'idée que le pouvoir s'obtient par les armes, citant les précédents de Wamba dia Wamba, Azarias Ruberwa ou Jean-Pierre Bemba, qualifiant cette logique d'« aberration » devant cesser.
L'AFC/M23 exigerait de gouverner huit ans les zones occupées
Sur le dossier des négociations de Doha, Jean-Jacques Lumumba a déclaré que l'AFC/M23 exigerait de gouverner pendant huit ans les zones sous son occupation, un point selon lui largement ignoré du grand public et qui mérite, selon lui, un débat ouvert. Il a jugé cette perspective particulièrement grave, s'interrogeant sur les faiblesses institutionnelles ayant permis qu'un mouvement armé, appuyé par des pays voisins, s'autoproclame autorité de fait sur un territoire congolais.
Le débat constitutionnel jugé secondaire face à l'urgence de sauver le pays
Sur la question d'une éventuelle réforme constitutionnelle, Carbone Beni a posé une ligne rouge claire : aucune réforme ne doit être personnalisée ni viser à prolonger le mandat présidentiel en cours, qui doit arriver à son terme conformément à l'ordre constitutionnel. Il a dénoncé comme une manipulation aussi bien le discours présentant la Constitution comme un texte imposé par l'étranger que celui la présentant comme intouchable. Jean-Jacques Lumumba a abondé dans ce sens, estimant que ce débat, purement politique selon lui, ne devait pas devenir un enjeu de fond détournant l'attention des vraies priorités : la paix, la lutte contre la pauvreté et la gouvernance.
Paix et fiscalité, principaux obstacles aux Accords de Washington
Concernant la mise en œuvre des Accords de Washington, Jean-Jacques Lumumba a identifié le retour effectif de la paix sur l'ensemble du territoire et une réforme en profondeur de la fiscalité comme les principaux obstacles à lever pour rassurer les investisseurs. Sur le dossier Orion Critical Mineral Consortium et la possible reprise des actifs de Glencore dans Mutanda Mining et Kamoto Copper Company, il a souligné que ces mines demeurent sous sanctions américaines, freinant leur valorisation malgré leur récupération par l'État congolais, et a plaidé pour une révision de ce cadre juridique afin de permettre l'arrivée de nouveaux investisseurs.
Plaidoyer pour la transformation locale des ressources minières
Allant au-delà de la question de l'extraction, Lumumba a insisté sur la nécessité d'intégrer la transformation locale des ressources naturelles dans la révision en cours du code minier, estimant que la maîtrise de cette chaîne de valeur pourrait faire passer le budget national de 20 à 60 milliards de dollars, tout en dénonçant les défaillances actuelles dans le rapatriement des capitaux issus de l'exploitation minière.
Le combat du Collectif Restitution Afrique autour de l'affaire Bolloré
Interrogé sur les prochaines étapes de son plaidoyer en tant que président du Collectif Restitution Afrique, Jean-Jacques Lumumba a indiqué que ce collectif de onze ONG africaines concentrait ses efforts sur l'affaire Bolloré et la restitution de fonds qu'il qualifie de captés par des méthodes de prédation, évoquant plus de six milliards de dollars ayant quitté le continent pour atterrir dans des banques françaises. Il a fait état de déplacements au Cameroun, au Togo et en Guinée pour recueillir des preuves, avec un procès attendu en décembre au Togo et en Guinée, tout en soulignant la nécessité d'éviter toute précipitation médiatique dans des dossiers sensibles de corruption.
Une crise aux responsabilités partagées
Sur les menaces internes évoquées dans la tribune, tribalisme, sectarisme, mauvaise gouvernance, Jean-Jacques Lumumba a insisté sur le fait que la responsabilité de la crise actuelle incombe autant à ceux qui gouvernent qu'à ceux qui ont pris les armes. Il a tenu à clarifier que dénoncer la prise des armes comme antipatriotique ne constituait pas un soutien inconditionnel au pouvoir en place, plaidant pour dépasser une lecture binaire de la crise congolaise.