Alors que la RDC ambitionne d'électrifier 80 millions de Congolais d'ici 2030, la directrice générale de l'Autorité de Régulation du secteur de l'Électricité (ARE), Soraya Aziz-Moto, défend les résultats de son institution, assume les chantiers inachevés et détaille la feuille de route d'un secteur à la croisée des chemins. Entretien sans langue de bois, accordé à Jeune Afrique et à Actualité.cd.
Ancienne cadre de l'Agence Nationale de l'Électrification et des Services Énergétiques en milieux rural et périurbain (ANSER), Soraya Aziz-Moto dirige l'ARE depuis plusieurs années. Elle revendique une progression du taux d'accès à l'électricité de 9% en 2016 à près de 22% aujourd'hui, tout en reconnaissant que la distance reste immense pour un pays-continent de 100 millions d'habitants. Entre délestages chroniques à Kinshasa, compacte énergétique post-accords de Washington et objectifs de la mission M300, elle livre une lecture lucide des défis et des leviers d'un secteur stratégique en pleine recomposition.
Moins de 20 % des Congolais ont accès à l'électricité. L'ARE existe depuis plusieurs années, qu'a-t-elle concrètement changé dans le quotidien des ménages ?
L'ARE a été créée juridiquement en 2016, mais ses premiers dirigeants n'ont été nommés qu'en 2020. En 2016, le taux d'accès à l'électricité était autour de 9 %. Aujourd'hui, il atteint environ 21,8 %. Le nombre de Congolais ayant accès à l'électricité a plus que doublé en moins d'une décennie. Notre mission principale a été de rendre effective la libéralisation du secteur : nous n'avons pas construit des barrages, mais mis en place un cadre réglementaire favorable permettant d'attirer les investissements. Un taux d'accès de 22 % n'est pas satisfaisant pour un pays-continent comme la RDC, mais la dynamique est désormais enclenchée.
À Kinshasa, les coupures durent parfois plusieurs jours consécutifs. Est-ce l'échec de la SNEL, de l'État, ou aussi celui du régulateur ?
Les coupures prolongées traduisent des problèmes structurels accumulés depuis des décennies. Ce n'est pas la responsabilité d'un seul acteur. La SNEL fait face à un réseau vieillissant, des pertes techniques importantes et des besoins massifs d'investissement. L'État, de son côté, consomme d'importantes quantités d'électricité sans toujours régler ses factures, tout en sollicitant la SNEL pour contribuer au budget national. Le rôle du régulateur n'est pas de produire ou distribuer l'électricité, mais de créer les conditions pour que le système fonctionne mieux. La solution durable repose sur trois piliers : davantage de production, un réseau modernisé et un modèle économique viable pour les opérateurs.
La SNEL accumule des dettes colossales et ses infrastructures sont vétustes. L'ARE l'a-t-elle jamais sanctionnée, et si non, pourquoi ?
L'ARE n'a pas vocation à gérer les finances internes de la SNEL ni à se substituer à son management. Elle intervient sur la conformité réglementaire et technique. La SNEL est un opérateur historique qui existait bien avant la création effective de l'ARE ; le travail de mise en conformité se fait donc progressivement. Notre approche n'est pas uniquement répressive : le rôle d'un régulateur moderne est aussi d'accompagner la transformation du secteur. Lorsque des manquements sont constatés, les mécanismes prévus par la réglementation peuvent être appliqués.
Pendant que la RDC s'enfonce dans les délestages, elle exporte de l'électricité vers l'Afrique du Sud et le Zimbabwe. Cette situation est-elle défendable ?
Il faut d'abord corriger une idée reçue : aujourd'hui, la RDC est globalement importatrice nette d'électricité. Les projets d'exportation à grande échelle vers l'Afrique australe concernent des capacités futures, notamment autour du projet Grand Inga. Notre principal défi reste le transport et la distribution à travers un pays-continent : il n'existe pas de réseau national suffisamment interconnecté pour acheminer massivement l'électricité produite à Inga vers toutes les provinces. Il ne faut pas opposer systématiquement électrification nationale et exportation régionale : les exportations futures peuvent mobiliser des investissements massifs et renforcer la position stratégique de la RDC dans le marché énergétique africain.
Les accords de Washington incluent un volet énergétique structurant. Qu'est-ce que ce partenariat change pour le secteur, et quelles obligations nouvelles en découlent pour l'ARE ?
Les accords de Washington ne créent pas un régime d'exception : ils s'inscrivent dans un cadre juridique que la RDC modernise depuis plusieurs années. Ce qui change, c'est surtout l'échelle et le rythme des investissements attendus. Le développement des mines, des zones industrielles et des zones économiques spéciales crée une très forte demande en électricité. Pour l'ARE, l'enjeu est d'augmenter sa capacité de traitement et d'accélérer les procédures réglementaires afin d'offrir aux investisseurs un cadre plus lisible, plus prévisible et plus rapide.
La mission M300 fixe un objectif de 80 millions de Congolais électrifiés d'ici 2030, soit 13 millions de connexions nouvelles en moins de cinq ans. Est-ce crédible ?
C'est un objectif extrêmement ambitieux, et il faut le dire avec honnêteté : avec les méthodes d'il y a quelques années, il serait hors d'atteinte. Mais toute la logique actuelle consiste précisément à changer d'échelle. L'électrification de la RDC ne reposera pas sur un seul modèle : il faudra combiner grands réseaux, mini-réseaux, solutions décentralisées et production locale. Il ne faut pas voir 2030 comme une ligne d'arrivée, mais comme une étape majeure vers l'objectif d'accès universel à l'électricité que la RDC vise à l'horizon 2045.
Le Compact énergétique confie à l'ARE un rôle central. Où en sont concrètement ces réformes ?
Le compact énergétique ne crée pas un nouveau rôle pour l'ARE ; il accélère et clarifie des missions que nous exerçons déjà. La grande évolution, c'est le passage d'une logique réactive à une logique proactive : désormais, nous préparons nous-mêmes un portefeuille structuré de projets prêts à être développés et financés. Nous travaillons à centraliser les études et portefeuilles existants — ANSER, UCM, SNEL, Banque mondiale — pour constituer un véritable cadastre énergétique national. Le défi n'est plus de réformer les lois ; c'est celui de l'exécution.
La tarification est à la fois trop basse pour attirer les investisseurs et trop élevée pour les ménages pauvres. Comment sortir de cette contradiction ?
Je ne partage pas entièrement ce diagnostic. La demande solvable existe déjà : le seul déficit énergétique des secteurs minier, industriel et des télécommunications est estimé à environ 4 gigawatts. La majorité des ménages et des PME disposent d'une capacité contributive pour payer un prix reflétant les coûts réels. Pour les ménages vulnérables, le fonds Mwinda permet à l'État de prendre en charge la différence. L'enjeu est de concilier viabilité du marché et équité sociale.
Si, dans deux ans la situation n'a pas évolué de manière mesurable, serez-vous prête à en assumer la responsabilité ?
La question de l'accès à l'électricité ne peut pas être attribuée à une seule institution. Il s'agit d'une responsabilité partagée avec le gouvernement, le secteur privé et la société civile. Le rôle de l'ARE est néanmoins mesurable : délivrance des licences, structuration des titres d'exploitation, tarification cohérente. Une réalité structurelle s'impose : la croissance démographique de la RDC est rapide, ce qui exige une progression encore plus soutenue du taux d'accès pour produire un impact perceptible. Mais les fondamentaux sont là.
Interview réalisée par Stanis Bujakera Tshiamala