80 morts suspects, 3 zones de santé touchées, un cas confirmé en Ouganda. Le directeur général d'Africa CDC, Jean Kaseya, répond en exclusivité aux questions d'ACTUALITE.CD.
Les chiffres actuels sont-ils encore provisoires ?
ACTUALITE.CD : Africa CDC a confirmé ce vendredi le foyer d'Ebola à Nitori. 13 des 20 échantillons testés sont positifs, vous avez signalé 246 cas suspects et plusieurs décès. Ces chiffres sont-ils encore provisoires et à quelle échéance disposerez-vous d'un tableau épidémiologique consolidé ?
Jean Kaseya : Nous sommes encore dans une phase active de l'épidémie. Dans une phase active, notre souci, c'est de faire le traçage, de connaître quels sont les cas contacts invisibles que nous avons. Les chiffres que nous vous avons donnés sont venus des chiffres officiels du gouvernement, mais comme vous le dites, ce sont encore des chiffres très provisoires, qui vont changer au jour le jour.
Quel est le risque d'extension vers les centres urbains ?
ACTUALITE.CD : Les zones sanitaires de Mongwalou et Rwampara sont les épicentres identifiés, avec des cas suspects signalés jusqu'à Bunia, chef-lieu de province. Qu'est-ce que vous savez à ce stade de la dynamique des transmissions et des risques d'extension vers les centres urbains ?
Jean Kaseya : Actuellement, la situation est très volatile. Elle est volatile puisque les transmissions se continuent. Je dois vous rappeler que cette épidémie a commencé depuis le mois d'avril. Actuellement, nous sommes en train d'avoir un peu plus d'informations sur ce qui s'est passé, sur ce qui se passe sur le terrain. C'est vrai qu'il y a de gros risques que nous puissions avoir des cités qui seraient impactées.
Le cas ougandais confirme-t-il une circulation virale plus étendue ?
ACTUALITE.CD : L'Ouganda a confirmé ce même vendredi un cas importé depuis la RDC. On parle d'un Congolais de 59 ans décédé à Kampala, impliquant la souche Bundibugyo. Est-ce la même souche que celle identifiée en Ituri ? Ce cas ougandais confirme-t-il une circulation virale plus étendue que les chiffres congolais ne laissaient supposer ?
Jean Kaseya : Le séquençage au niveau de l'Ouganda confirme la même souche que la RDC, et cela confirme aussi par rapport à l'historique. La personne, selon l'information donnée par le gouvernement ougandais, a voyagé de la RDC vers l'Ouganda. Elle est arrivée, a été hospitalisée le 11, elle est morte le 14. Les prélèvements ont confirmé que c'est la souche Ebola Bundibugyo. Le malheur, c'est que la dépouille a été ramenée en RDC. Vous voyez que dans cette situation, depuis que la personne a été malade, qui ont été en contact avec lui ? Qui ont voyagé avec lui ? Quel est le moyen de transport qu'il a pris ? Qui l'ont soigné en Ouganda ? Qui ont ramené le corps ? Et comment l'enterrement a été organisé ? Je peux vous dire que nous sommes devant des situations où la transmission doit être assez importante.
Comment expliquer six semaines de délai avant la confirmation officielle ?
ACTUALITE.CD : Une alerte a été lancée plusieurs semaines avant la confirmation officielle, alerte que les autorités locales avaient d'abord démentie. Comment expliquez-vous un délai de six semaines entre les premiers signaux et la confirmation officielle, et quelles conséquences cela a-t-il eu sur la riposte ?
Jean Kaseya : Il faut reconnaître l'importance des alertes précoces sans valider des faits non établis. Dans la chronologie officielle d'Africa CDC, nous indiquons un signal de cas suspect le 5 mai. Après avoir envoyé une unité à Nitori, nous avons la confirmation le 14 mai. On doit savoir que l'alerte sanitaire doit être prise au sérieux. Nous faisons la différence entre un signal communautaire qui déclenche l'investigation et une confirmation des laboratoires qui permet de déclencher officiellement l'épidémie. Nous allons examiner toute la chaîne d'alerte avant de réduire les délais à l'avenir.
Quels corridors transfrontaliers vous préoccupent le plus ?
ACTUALITE.CD : Vous avez convoqué ce même vendredi une réunion d'urgence avec la RDC, l'Ouganda et le Soudan du Sud. Quel corridor de transmission transfrontalier vous préoccupe le plus et quels mécanismes de coordination sont activés aux frontières ?
Jean Kaseya : Quand une épidémie sort du pays et qu'un autre pays est touché, ça devient la responsabilité d'Africa CDC puisque c'est au niveau régional ou continental que nous commençons à gérer ça. Nous avons lancé ce que nous appelons en anglais les Incident Management Support Team, l'équipe dirigée par Africa CDC qui va regrouper l'OMS, l'UNICEF et tous les autres partenaires. Je viens de finir une conversation avec le ministre ougandais de la Santé, qui d'ailleurs a annulé sa participation à la réunion de Genève, comme aussi le ministre de la RDC. Les corridors Ituri, Ouganda, Soudan du Sud nous inquiètent. D'autant plus que c'est aussi une zone à insécurité et à mouvement massif de population.
L'insécurité en Ituri compromet-elle la riposte ?
ACTUALITE.CD : L'Ituri est une province sous état de siège avec des déplacements massifs de population liés aux attaques des ADF et à l'activisme de plusieurs groupes armés. Dans quelle mesure cette instabilité compromet-elle concrètement le travail de surveillance et de riposte épidémique sur le terrain ?
Jean Kaseya : L'insécurité complique tous les piliers de la réponse : l'accès aux zones affectées, le transport des échantillons, le suivi des contacts, l'isolement précoce, l'enterrement digne et sécurisé, la protection des équipes et l'approvisionnement en équipement. L'insécurité dans les zones affectées est un facteur de risque de propagation majeur. Les violences en Ituri aggravent une situation humanitaire déjà difficile. Dès demain, j'envoie une équipe d'Africa CDC à Nitori en Ituri, et nous allons travailler avec les agences des Nations Unies responsables de la sécurité pour assurer un minimum d'accès à ces populations.
Quels moyens sont déployés sur le terrain ?
ACTUALITE.CD : Quels moyens, personnels, équipements, vaccins sont déjà déployés ou en cours d'acheminement vers Mongwalou et Rwampara ?
Jean Kaseya : J'ai décidé aujourd'hui de débloquer 2 millions de dollars pour appuyer la réponse, en attendant un appel de fonds de 30 millions que nous sommes en train de faire pour appuyer les trois pays. Les fonds que nous débloquons vont aider à équiper les professionnels de santé avec les matériels de protection, à faciliter l'acquisition d'un certain nombre de besoins, et à faire la communication communautaire. Cette souche n'a pas de médicaments, n'a pas de vaccins. Donc nous accélérons la recherche des candidats vaccins et des candidats médicaments. Nous allons aussi demander au gouvernement de la RDC et au gouvernement de l'Ouganda de contribuer.
Les mécanismes de riposte sont-ils suffisamment opérationnels ?
ACTUALITE.CD : La RDC a géré plusieurs épidémies Ebola depuis 2018. Les mécanismes de riposte sont-ils suffisamment opérationnels ou les conditions actuelles, insécurité, enclavement, sous-financement, les mettent-elles sérieusement en difficulté cette fois-ci ?
Jean Kaseya : La RDC a tiré beaucoup de leçons des épidémies gérées par le passé. L'épidémie de Boulapé a montré comment la RDC est venue avec une forte coordination, une réponse rapide et le vaccin, et la RDC a été citée en modèle. Mais actuellement, comme nous n'avons pas de vaccins, comme nous n'avons pas de médicaments, la seule façon de combattre cela, c'est une très bonne coordination. Cette coordination est basée sur ce qu'on appelle les mesures de santé publique : lavage des mains, enterrement sécurisé, et protection des personnels de santé.
Les coupes dans le financement international ont-elles fragilisé la surveillance ?
ACTUALITE.CD : Les coupes dans le financement international de santé publique observées en 2025 ont fragilisé le système de surveillance dans plusieurs pays africains. La capacité de détection à Nitori en a-t-elle souffert ?
Jean Kaseya : Nous sommes heureux de dire qu'à Nitori, nous avons mis en place ce qu'on appelle les GeneXpert, le système de laboratoire qui a permis de détecter que cette souche n'était pas la souche Zaïre. Depuis que je suis à la tête d'Africa CDC, nous sommes passés de deux laboratoires qui existaient, Kinshasa et Goma, à aujourd'hui un réseau de 42 laboratoires couvrant pratiquement toutes les provinces du pays, à l'exception de quelques endroits en insécurité. Si nous n'avions pas construit ces capacités en Ituri avec les GeneXpert, peut-être qu'aujourd'hui on ne saurait même pas de quoi on est en train de parler.
Que fait Africa CDC pour renforcer la culture du signalement précoce ?
ACTUALITE.CD : Les autorités locales ont initialement démenti les alertes avant la confirmation officielle. Ce type de réaction retarde la riposte et coûte des vies. Qu'est-ce qui est fait concrètement pour renforcer la culture du signalement précoce auprès des autorités locales ?
Jean Kaseya : La RDC a beaucoup d'expérience dans la gestion des épidémies et a formé des autorités sanitaires mais aussi des relais communautaires. Ce n'est pas la première fois que même cette région a une épidémie d'Ebola. Nous ne voulons pas que la gestion des épidémies devienne une politisation. Quand il y a une épidémie, on la déclare suffisamment à temps pour éviter qu'il y ait de nombreux décès, pour éviter qu'il y ait des transmissions dans des pays voisins. Nous voulons continuer de croire que nous faisons des efforts avec le gouvernement pour renforcer le laboratoire et la surveillance.
Quelle est la doctrine d'Africa CDC en matière de communication publique ?
ACTUALITE.CD : Quelle est la doctrine d'Africa CDC en matière de communication publique lors de la phase de confirmation d'une épidémie ? Faut-il informer immédiatement au risque de provoquer des mouvements de panique ou attendre la consolidation des données ?
Jean Kaseya : Pour nous, la meilleure ligne est la transparence rapide, mais avec des données qualifiées. Il ne faut ni cacher une alerte, ni annoncer comme confirmé ce qui ne l'est pas. La communication doit être claire sur ce que l'on sait, ce que l'on ne sait pas encore, ce qui est en cours et ce que les populations doivent savoir. Notre doctrine n'est pas d'attendre le silence complet jusqu'à la certitude totale. Elle est de communiquer rapidement et avec prudence.
Combien de foyers épidémiques Africa CDC gère-t-il simultanément ?
ACTUALITE.CD : Combien de foyers épidémiques actifs Africa CDC gère-t-il simultanément sur le continent en ce moment ? Et ce foyer congolais est-il votre priorité absolue ?
Jean Kaseya : Comme certains m'ont dit, Africa CDC me fait vieillir, puisque c'est presque chaque jour que je gère une épidémie nouvelle. L'année passée, j'ai géré autour de 204 épidémies, soit à peu près une épidémie chaque jour en enlevant les week-ends et les jours fériés. La RDC, c'est un foyer. Voilà pourquoi j'ai même installé le premier bureau pays d'Africa CDC en RDC. Nous avons beaucoup investi en RDC, renforcé les réseaux de laboratoire, les réseaux de surveillance, l'équipement de l'INRB. Aujourd'hui, l'INRB est parmi les laboratoires les plus avancés en Afrique et n'envoie plus jamais des échantillons en Occident. Nous pensons que la RDC restera un foyer sur lequel nous allons continuer de travailler.
Interview réalisée par Stanis Bujakera Tshiamala
Ecoutez cette interview en cliquant sur le lien sous dessous.