L’affaire opposant Dorcas Moya à David Balanganayi, médecin à l'hôpital général de référence de Kinkole à Kinshasa continue de susciter réactions et débats en République démocratique du Congo. Pour plusieurs acteurs engagés dans la défense des droits des femmes, ce dossier dépasse le cadre d’un simple litige individuel et met en lumière des pratiques médicales qui ignorent encore la dignité, le consentement et la parole des patientes.
Dans une tribune, l’experte en genre et directrice exécutive de l’ONG Afia Mama ASBL, Anny T. Modi, estime que cette affaire révèle un problème structurel dans certaines pratiques médicales. Selon elle, de nombreuses femmes vivent des situations similaires dans les établissements de santé, mais peu osent les dénoncer.
Au cours du procès, souligne-t-elle, la défense du médecin a notamment reposé sur une technicisation de l’acte médical et une banalisation de la plainte, avec un renvoi implicite de la responsabilité vers la patiente. Un schéma que l’activiste considère comme révélateur d’un réflexe paternaliste encore présent dans certaines pratiques médicales.
Le consentement au centre du débat
Pour Anny T. Modi, la question essentielle soulevée par cette affaire reste celle du consentement. « La routine médicale ou la technicité d’un geste ne peuvent remplacer le consentement éclairé de la patiente », souligne-t-elle.
Informer la patiente, respecter sa volonté et obtenir son accord libre constituent, selon elle, le fondement de toute pratique médicale moderne et éthique. En droit également, rappelle-t-elle, le consentement est une condition essentielle de validité d’un acte, qui ne doit être entaché ni de violence, ni d’erreur, ni de dol.
Une alerte sur les violences gynécologiques et obstétricales
Les images diffusées dans cette affaire ont provoqué une vive inquiétude. Elles montrent une femme subissant des violences immédiatement après avoir accouché.
Pour l’experte, ces faits s’inscrivent dans la problématique plus large des violences gynécologiques et obstétricales. Ces violences regroupent les actes ou pratiques exercés dans le cadre des soins de santé reproductive qui portent atteinte à l’intégrité physique, au consentement ou à la dignité des femmes.
Elles peuvent être physiques, verbales, psychologiques ou institutionnelles, mais restent encore largement minimisées ou passées sous silence.
Un verdict salué mais contesté
Si le jugement rendu rappelle que nul ne peut se soustraire à la responsabilité pénale en cas de violences faites aux femmes, certaines préoccupations subsistent.
La qualification retenue par le tribunal, coups et blessures simples, suscite notamment des interrogations. Pour Anny T. Modi, la vulnérabilité de la victime, en crise post-partum, aurait dû être prise en compte dans l’appréciation judiciaire.
Une telle situation de fragilité physique et psychologique peut entraîner anxiété, détresse psychologique ou dépression post-partum, explique-t-elle, et tout acte de violence peut aggraver l’état de la patiente.
Autre point soulevé : l’absence de motivation publique du jugement. La motivation d’une décision de justice, rappelle l’experte, constitue un élément central de la transparence judiciaire et de la confiance du public dans l’institution.
Le courage de dénoncer
Dans sa tribune, Anny T. Modi salue également le courage de Dorcas Moya d’avoir porté l’affaire devant la justice. Dans un contexte marqué par la peur, les pressions sociales et les inégalités de pouvoir, dénoncer reste un acte difficile pour de nombreuses femmes.
Selon elle, cette démarche dépasse le cadre individuel et pourrait encourager d’autres victimes à briser le silence.
Un appel à des réformes
Pour l’activiste, cette affaire doit servir de point de départ à des réformes concrètes. Elle plaide notamment pour l’élaboration de protocoles clairs sur le consentement médical, la reconnaissance des violences gynécologiques et obstétricales dans les politiques de santé, ainsi que la mise en place de mécanismes de plainte accessibles et sécurisés pour les patientes.
Elle appelle également à renforcer la formation des professionnels de santé et de justice sur les violences basées sur le genre et à promouvoir une culture médicale centrée sur la dignité humaine et l’écoute.
« La médecine n’est pas seulement une science, c’est aussi une relation humaine fondée sur le respect », insiste-t-elle.
Pour Anny T. Modi, défendre une victime revient aussi à défendre les droits de toutes les femmes et à rappeler que leur dignité doit être protégée, sans exception.