La poétesse et Slameuse Jemima Ntela a présenté, ce samedi 28 mars, son tout premier spectacle à la Bibliothèque Wallonie-Bruxelles de Kinshasa. À la croisée du slam et du théâtre, elle s’est faite poésie. À seulement 18 ans et 20 jours, la jeune artiste s’est révélée au public à travers une performance à la fois poétique, introspective et scénique. Une première apparition qui lui a suffi pour séduire l’auditoire et s’imposer comme l’une des voix féminines les plus prometteuses de la scène slam congolaise.
Elle a ouvert la scène par un "Kyrie eleison" (« Seigneur, prends pitié »), telle une invocation empreinte de ferveur implorant la miséricorde divine. Dans une salle plongée dans la pénombre et le silence, seuls résonnaient les sons feutrés des livres. Autour d’elle, des silhouettes tenant des bougies rappelaient les acolytes lors d’une procession liturgique se dirigeant vers l’autel. Vêtue de blanc, symbole de pureté, l’artiste installait d’emblée une atmosphère solennelle en écho à l’esprit du dimanche des Rameaux.
Quelques instants avant d’entrer en scène, Jemima Ntela confiait se sentir à la fois « stressée, réticente, excitée et altruiste », avant de se rassurer d’un « mais ça va aller ». À l’issue de la représentation, le ton avait changé. La jeune slameuse s’est dite plutôt « soulagée et libérée ».
Une libération née d’une parole assumée, par laquelle elle a, à travers ses textes, dressé une véritable radiographie du monde contemporain, explorant ses tensions, ses contradictions et ses multiples facettes. Loin d’une vision idéalisée des sentiments, l’artiste a choisi d’aborder l’amour sous un angle analytique et dépouillé d’artifices.
« J’ai tenté de déplier le monde dans toute sa complexité. Je n’ai pas abordé l’amour comme une idée idéalisée, ni comme un feu d’artifice qui séduit et éblouit au premier regard. J’ai plutôt posé un diagnostic et cherché à proposer une autre forme d’amour, dépouillée des artifices », a dit Jemima Ntela.
Dans ses textes, elle aborde également d’autres thématiques, allant de la guerre aux mutations technologiques, en passant par la condition féminine. L’un de ses poèmes rend notamment hommage à la femme.
« Je cherchais à la célébrer sans la figer dans une idéalisation », a-t-elle confié.

La jeune artiste affirme inscrire son travail dans une démarche de transmission et de questionnement.
« Ma vision en tant que poétesse n’est pas forcément de conquérir le monde, mais de transmettre une partie de moi. Si je devais viser des objectifs dans le monde de l’écriture, ce serait sûrement publier des recueils et apprendre aux autres à voir le monde différemment. Le monde a plusieurs facettes ; il suffit de se placer à différents endroits pour en percevoir les nuances », explique Jemima Ntela.
Comparant son parcours à l’ascension d’une montagne, elle reconnaît les défis à venir tout en affirmant sa détermination.
« J’ai comme l’impression d’être au bas d’une montagne, et j’ai envie d’atteindre le sommet. Je sais que ce ne sera pas forcément facile, mais cette envie de gravir les marches brûle en moi après cette prestation », a-t-elle souligné.
Fierté familiale et encouragements du public
La performance de Jemima Ntela a suscité une vive émotion auprès de ses proches, à commencer par sa mère, Claudine Lusunga Ntela, qui a exprimé sa fierté.
« Je suis très, très fière d’elle. Je suis même surprise par ce qu’elle a présenté aujourd’hui ; c’est une première pour moi. Lorsqu’elle termine les cours, elle me dit simplement qu’elle part étudier ou assister à une répétition. Désormais, ce sera à elle de voir comment concilier cette passion avec ses études », souligne-t-elle.
Le public présent a également salué la qualité du spectacle, caractérisé par une interaction constante entre l’artiste et l’auditoire. La slameuse Nsoseme a souligné la richesse de l’écriture et l’harmonie de la mise en scène.
« C’était un spectacle très riche en textes et en mise en scène. Il y avait une véritable harmonie entre la slameuse, les musiciens et les danseurs. Jemima possède déjà une écriture dense, avec de belles rimes et de bons jeux de mots. Le public a bien interagi avec l’artiste, ce qui est essentiel pour le slam », a-t-elle dit.
Même appréciation du côté de Priscilla Dianduakila, spectatrice.
« Le spectacle m’a plu par la diversité des nuances entre slam et poésie. J’ai particulièrement apprécié l’accompagnement théâtral. C’était à la fois instructif et agréable », estime-t-elle.
Membre du collectif Tetratsuki, Benjamin Masiya était metteur en scène du spectacle. Il a évoqué un processus de création exigeant, marqué par des répétitions intensives et une volonté d’intégrer une dimension mystique au spectacle.
« La préparation a été un défi, notamment pour convaincre les parents de Jemy au départ. Mais les répétitions ont été intenses et créatives. Nous avons apporté une touche de mysticisme propre au Collectif Tetratsuki, ainsi que l’approche du slam’âtre, ce mélange de slam et de théâtre. Une véritable alchimie s’est créée entre les artistes et Jemima, qui a su captiver le public », affirme Benjamin Masiya.
Captiver oui, mais surtout conquérir. Par la richesse de ses textes, la singularité de sa mise en scène et sa capacité à créer un dialogue avec le public, Jemima Ntela signe une entrée remarquée dans l’univers du slam congolais. Sa première prestation laisse entrevoir le parcours prometteur d’une artiste en quête de sens, déterminée à explorer les multiples facettes du monde à travers la puissance des mots.
Du haut de ses 18 ans, la jeune slameuse semble déjà avoir trouvé sa voie : celle d’une poésie engagée, sensible et lucide, portée par la conviction que l’écriture peut contribuer à transformer les regards.
Le spectacle s’est terminé avec quelques notes de la Rumba congolaise. Artistes, spectateurs, ont profité de ce moment pour communier.
James Mutuba