Par Jessica Ilunga, Fondatrice de Ius Stella
Le mois de mars consacré aux droits des femmes touche à sa fin. Comme chaque année, les célébrations se sont multipliées : pagnes du 8 mars distribués par milliers, événements organisés en cascade, hommages répétés.
Mais à force de ritualiser ces moments, nous en oublions leur sens. Le 8 mars n’a jamais été conçu comme un moment de célébration, mais comme un temps de réflexion sur les luttes passées, mais surtout sur le chemin qu’il reste à parcourir pour atteindre une égalité réelle.
Car, malgré les avancées normatives, la réalité demeure : à chaque étape de leur vie, les femmes continuent d’être confrontées à des violences et des injustices qui limitent leur capacité à exercer pleinement leurs droits et à construire leur avenir.
La récente vidéo montrant un médecin agressant une jeune femme en situation de grande vulnérabilité, juste après son accouchement, a suscité une vive émotion. Mais au-delà du choc, elle met en lumière une vérité bien plus profonde : ces violences ne sont pas des incidents isolés. Elles s’inscrivent dans des dynamiques systémiques, ancrées dans nos structures sociales et institutionnelles.
S’il est un groupe de femmes qui en subit la forme la plus brutale, ce sont celles en situation de détention, longtemps ignorées dans les débats internationaux sur l’égalité des genres.
C’est dans ce contexte que la 70ᵉ session de la Commission de la condition de la femme (CSW70), tenue à New York du 9 au 19 mars 2026, marque une avancée historique : pour la première fois en 70 ans d’existence, ses conclusions mentionnent les femmes en détention et reconnaissent l’amélioration de leur condition comme un enjeu à part entière de l’agenda international des droits des femmes.
Une reconnaissance d’autant plus importante que le nombre de femmes incarcérées dans le monde augmente plus rapidement que celui des hommes et approche aujourd’hui le million.
L’accès à la justice des femmes congolaises : une réalité contrastée
En République démocratique du Congo, ce décalage entre les normes et la réalité est particulièrement visible. Depuis 2023, notre organisation, Ius Stella, mène des consultations juridiques gratuites auprès des femmes incarcérées à la prison centrale de Makala (Kinshasa) et à la prison de Kangbayi (Beni), nous permettant de documenter des dynamiques préoccupantes encore largement absentes des débats publics.
De nombreuses femmes sont incarcérées pour des délits mineurs ou sur la base de qualifications erronées. Certaines se retrouvent poursuivies pour abus de confiance faute de pouvoir rembourser un prêt, parfois inférieur à 50 dollars.
À ces situations s’ajoutent des conflits liés aux droits de propriété : veuves ou agricultrices peuvent être incarcérées à la suite de litiges fonciers ou familiaux, révélant la fragilité persistante de leurs droits économiques.
Plus préoccupant encore, certaines femmes sont poursuivies en lieu et place de leur agresseur. Ainsi, une mère fuyant des violences domestiques avec ses enfants a été arrêtée pour enlèvement, à la demande de son mari.
À Beni, placé sous état de siège, des femmes ont également été arrêtées en lieu et place de leur mari, accusé de collaborer avec des groupes armés, dans l’espoir de les contraindre à se rendre.
Ces situations ne relèvent pas de simples dysfonctionnements du système judiciaire. Ces pratiques reflètent des normes sociales profondément ancrées, où les femmes ne sont pas pleinement reconnues comme des citoyennes à part entière, titulaires des mêmes droits que les hommes.
Des conséquences qui dépassent les trajectoires individuelles
Ces injustices produisent des effets durables sur l’ensemble de la société. Lorsqu’une femme est incarcérée, c’est toute la structure familiale qui est fragilisée. Les enfants se retrouvent sans soutien, exposés à des risques accrus de déscolarisation, de précarité ou de marginalisation.
À Beni, nos consultations ont montré que la majorité des femmes détenues étaient des mères seules. Parmi 77 femmes consultées, 245 enfants dépendaient d’elles, dont certains de moins de cinq ans vivants en prison à leurs côtés.
En raison de la stigmatisation, ces impacts ne disparaissent pas à la sortie de prison et affectant durablement les trajectoires des femmes concernées, mais aussi de leurs enfants et de leur entourage.
Renforcer l’efficacité des réformes de justice
Le défi pour les autorités aujourd’hui est de concevoir des mécanismes judiciaires capables de répondre aux réalités vécues par les femmes en matière d’accès à la justice.
Trois axes d’action apparaissent prioritaires.
Le premier est celui de la connaissance. Sans données solides sur les besoins juridiques réels des femmes, les politiques publiques restent déconnectées des situations vécues. Cela implique de documenter les obstacles rencontrés et les formes spécifiques de vulnérabilité juridique qui les affectent. Un travail que nous avons commencé avec Ius Stella en réalisant une étude exploratoire lors de la dernière campagne des 16 jours d'activisme, en collaboration avec les étudiants du Club des droits de l'homme de l'Université de Kinshasa. Ce travail gagnerait à être étendu et systématisé.
Le deuxième est celui de l'accessibilité. Dans de nombreux cas, c'est l'absence d'information et de recours qui constitue le principal obstacle à la justice. Des dispositifs d'aide juridique de proximité, adaptés aux contraintes économiques et sociales des femmes, permettraient d'y remédier.
Le troisième est celui de la saction. Le recours abusif à l'incarcération pour des infractions non violentes produit des effets sociaux et économiques délétères sur les familles et la société. Des peines alternatives, en particulier pour les femmes ayant des enfants à charge, permettraient d’en limiter les conséquences sans affaiblir la fonction protectrice du droit.
La justice comme levier de transformation
Ces défis ne sont ni propres à la RDC, ni au continent africain. Ils traduisent un enjeu global : transformer des engagements juridiques en changements réels dans la vie des femmes.
Dans ce contexte, la RDC peut montrer la voie, en adoptant des réformes fondées sur les données, adaptées aux besoins réels et centrées sur les personnes.
Car l’accès à la justice ne relève pas seulement de la protection des droits : il constitue un levier déterminant de transformation et de progrès, pour les femmes comme pour les sociétés dans lesquelles elles vivent.