Près de 500 journalistes ont été arrêtés dans la région des Grands Lacs au cours des dix dernières années, dont la moitié en République démocratique du Congo (RDC), selon un rapport de Reporters sans frontières (RSF) consulté sous embargo.
Intitulé « Dans la peau d’un journaliste dans les Grands Lacs », ce rapport décrit un environnement « particulièrement hostile » à l’exercice du journalisme dans une région marquée par l’instabilité, les violences armées et les pressions politiques et économiques.
L’est de la RDC constitue l’épicentre de la dégradation sécuritaire, dans une zone frontalière avec le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi et la Tanzanie. Les journalistes y sont confrontés à des restrictions constantes, dans un contexte de conflits impliquant notamment le groupe armé M23, les Forces armées de la RDC (FARDC) et d’autres acteurs armés.
Selon RSF, sur la dernière décennie, 111 journalistes ont été détenus pendant plus de deux jours. Le rapport cite notamment les cas de Stanis Bujakera en RDC, Floriane Irangabiye au Burundi ou encore des journalistes du média Iwacu. Deux journalistes burundais restent détenus au Rwanda, tandis qu’au Burundi, Sandra Muhoza est en liberté provisoire.
Le rapport recense également des meurtres et disparitions, dans un contexte d’impunité persistante. Sur dix ans, dix journalistes ont été tués et cinq ont disparu dans la région. Parmi eux figurent Jean Bigirimana, disparu au Burundi en 2016, Arshad Sharif, tué au Kenya en 2022, et John Williams Ntwali, mort au Rwanda en 2023 dans un accident jugé suspect.
Les six pays étudiés – RDC, Rwanda, Ouganda, Burundi, Kenya et Tanzanie – présentent tous une situation de la liberté de la presse jugée « difficile » ou « très grave ». Le rapport souligne un cadre juridique souvent utilisé pour criminaliser les journalistes, avec des accusations comme « atteinte à la sûreté de l’État » ou « diffusion de fausses informations ».
Les conditions économiques fragilisent également l’indépendance des médias. Les journalistes de radios communautaires gagnent environ 70 euros par mois, contre 155 à 215 euros pour d’autres professionnels de la région, selon RSF. Beaucoup doivent cumuler plusieurs activités pour survivre.
Dans l’est de la RDC, les radios communautaires sont en première ligne. Au moins 33 stations ont été pillées, détruites ou suspendues depuis janvier 2024 dans le Nord-Kivu. Le M23 impose par ailleurs un contrôle direct sur certaines antennes, interrompant des émissions ou diffusant ses propres messages.
Le conflit alimente aussi une « explosion de la désinformation », marquée par des campagnes de manipulation et la multiplication de contenus trompeurs, rendant l’accès à une information fiable plus difficile.
Face à ces risques, de nombreux journalistes sont contraints à l’exil ou au déplacement interne, notamment vers Kinshasa ou les pays voisins. Certains abandonnent la profession.
« Les reporters sont pris en étau entre violences armées, pressions politiques, asphyxie économique et désinformation », souligne Jeanne Lagarde, responsable plaidoyer de RSF pour l’Afrique subsaharienne, citée dans le rapport.
RSF appelle les États de la région à renforcer la sécurité des journalistes, à lutter contre l’impunité, à mettre fin aux attaques et aux coupures d’internet, et à garantir un cadre réglementaire indépendant et transparent.
Malgré ce contexte, le rapport met en avant des initiatives de résilience, notamment le développement de réseaux de journalistes, de centres collaboratifs comme Ukweli Coalition Media Hub, et des projets de fact-checking.