Activisme des ADF à Lubero: 11 facteurs pour comprendre l’enlisement

Une maison et un véhicule incendiés lors d'une attaque des ADF à Boikene

Depuis juin 2024, les combattants des Forces démocratiques alliées (ADF) ont fait leur entrée officielle en territoire de Lubero via le secteur des Bapere, en signant leur attaque sanglante à Maikengu ayant coûté la vie à plus de 40 personnes surprises dans un marché de ce village perdu du groupement Bapakombe. Depuis, ils ont élu domicile dans le territoire de Lubero, notamment dans les villages de la chefferie des Baswagha et du secteur des Bapere, et continuent à s’enraciner malgré leur traque par les armées congolaise, ougandaise et la synergie des groupes d’autodéfense wazalendo. En moins de deux ans, les ADF ont paralysé Bapere et une partie des Baswagha, multipliant attaques meurtrières dont celle de Ntoyo (Bapere) ayant coûté la vie à plus de 60 personnes en septembre 2025 ou celle de Biambwe (Baswagha) ayant vu une dizaine de patients et leurs gardes périr dans un centre de santé incendié. Depuis, les villages se sont vidés, les structures sanitaires et églises fermées, et les activités socio-économiques paralysées sur l’axe Butembo-Manguredjipa. Et les forces de sécurité peinent à venir à bout de la nébuleuse. ACTUALITE.CD qui suit la dynamique a échangé avec plusieurs acteurs (autorités, armées, civils, coutumiers et wazalendo) pour comprendre les facteurs de l’enlisement.

Une entrée favorisée par un vide sécuritaire

Les ADF présents aujourd’hui dans les Baswagha et Bapere (Lubero) sont entrés à deux vagues. La première en juin 2024, en provenance de la région de Beni via l’axe Mavivi-Mangina-Cantine où ils étaient traqués depuis fin 2021 par la coalition FARDC-UPDF, au travers les opérations conjointes Shujaa. Coincés par le feu, ces combattants avaient choisi de rejoindre la zone des Bapere dont le massif forestier et l’enclavement leur offrent un cadre pour se nicher. D’après les sources sécuritaires, à l’époque Bapere était sans militaires -12 militaires déployés à Manguredjipa- et l’entité était entre les mains des milices wazalendo, notamment les UPLC du général autoproclamé Mayani au Nord (Bapakombe) et à l’Est (Mwenye et Manzia), les FPP-AP du général autoproclamé Kabido au Sud (Baredje, Babika et Bapukara) et les NDC-R du général autoproclamé Guidon Shimiray à l’Ouest (Bapaitumba et Batike). Un vide sécuritaire pour des combattants qui ont ménagé les wazalendo et se sont frayé un passage, en empruntant l’axe Maikengu-Isigo-Gelumbe-Kyanganda-Maeba-Katanga avant de prendre la direction des zones minières de Isange-Budidia-Mabuo, via le couloir Ombole-Magbunda et Bandulu. «Nous avons commis l’erreur de les laisser franchir la route Butembo-Manguredjipa, entre Gelumbe et Kyanganda, parce qu’ils ont enfin rejoint une zone très enclavée », se désole un chef coutumier des Bapere. Sur toute cette trajectoire, ces terroristes ont commis massacres, incendies des villages et prise d’otage. Et personne ne savait les arrêter. «Nous étions surpris de vivre ce que l’on entendait à Beni depuis des années. On ne pouvait jamais penser qu’ils pouvaient nous atteindre dans notre Bapere », regrette le prénommé Pendu, un habitant de Kambau. Quelques mois après, un groupe de cette première vague est remonté de Batike jusqu’à Bapakombe, via l’axe Bandulu-Bikoka-Midede-Mabana pour, d’après les sources sécuritaires, accueillir dans la région de Bilulu, la seconde vague venue de Biakato où elle venait également d'être délogés par la coalition FARDC-UPDF. 

«On dirait que la première vague a pris connaissance du terrain et il fallait venir accueillir les autres et les éviter un long trajet. Ils ont malheureusement perpétré des massacres et incendies des maisons à Midede et dans la zone de Bilulu », nous confie un agent de secteur des Bapere qui a participé à l’enterrement des victimes de Bilulu. Depuis, les deux vagues ont élu domicile à Bapere et selon une source sécuritaire, elles auraient installé leur QG à Mapendano, un village du groupement des Babika. De là, ils opèrent en petits groupes à Bapere, Baswagha et tentent une brève aventure dans la Tshopo, notamment dans la zone des Bafwasende qu’ils ont rejoint via la rivière Lindi.

Une géographie qui profite à l’ennemi

La traversée des ADF à Bapere a été possible puisqu’au lancement des opérations Shujaa, les FARDC n’ont pas fait grand chose pour boucler l’axe Beni-Oicha-Eringeti en vue d’empêcher la traversée des islamistes qui étaient traqués par les UPDF de leurs maquis depuis la frontière ougandaise. Certains ont pris la direction d’Irumu, d’autres de Mambasa, et d’autres encore des Bapere (Lubero). A Bapere, les ADF ont rejoint une zone favorable à la guérilla. Deuxième massif forestier du Nord-Kivu après celui de Walikale, Bapere regorge des vastes étendues de forêts qui offrent aux islamistes un cadre idéal pour se nicher. En plus, Bapere qui représente à lui seul 51% du territoire de Lubero est pourtant l’entité la moins peuplée et la plus enclavée: des petits villages, à majorité des carrés miniers, inhabités, perdus et éparpillés dans les forêts, et reliés les uns des autres par des petits sentiers fréquentables qu’à pied. Et sur le chemin, des grandes rivières dépourvus de pont. Aussi, la zone à une faible couverture à réseaux de téléphonie cellulaire rendant difficile la communication. Des conditions qui  rendent l’intervention militaire complexe. 

«Il est difficile de déployer les militaires. De déployer les munitions. De déployer la ration. Quand tout arrive à Manguredjipa qui est à l’entrée du secteur, les militaires doivent eux-mêmes transporter leurs munitions et rations et il est souvent difficile pour eux de transporter une provision qui va leur permettre de maintenir un contact avec l’ennemi pendant plus de quatre jours. Et quand nos militaires décrochent de la forêt pour se ravitailler, cela profite à l’ennemi qui se réorganise, se redéploie dans une zone où il est difficile de les repérer sans drône», nous explique Macaire Sivikunula, chef de secteur des Bapere. «Vraiment nos militaires font de leur mieux pour les traquer. Ils font des patrouilles. Des ratissages, mais les réalités géographiques et le relief de la zone ne les aident pas », indique l’autorité. 

Une logistique non adaptée à la réalité

Malgré ces conditions, l’armée congolaise y combat sans drones de surveillance ou de combat, et n’a pas non plus d’hélicoptères pour le déploiement de ses hommes ou l’évacuation des blessés ou des morts ainsi que leur logistique, notamment armes, munitions et ration. Un acteur de la société civile a expliqué à ACTUALITE.CD qu’à chacune de leur rencontre avec les officiers militaires qui défilent dans la zone, ils évoquent la nécessité d’adapter la logistique aux réalités mais aucune action en retour. En effet, dans le Grand-Nord, les efforts sont consacrés à la lutte contre les rebelles du M23 qui sont, depuis février 2025, aux portes de Lubero et qui semblent représenter une menace réelle au régime de Kinshasa plus que toutes les forces du mal actives dans la zone. «Kinshasa ne se sentirait concerné par la menace ADF que si cela redevient une menace existentielle contre son pouvoir. Ce qui n’est pas le cas. Ce ne sont que des islamistes qui ne se contentent que du sang des pauvres populations. Ils n’ont aucune ambition de cibler le régime. Ce qui est normal que Kinshasa concentre ses énergies sur la guerre du M23 », déplore un enseignant de science politique à l’Université catholique du Graben (UCG-Butembo). 

C’est dans ce contexte qu’émerge dans le chef de certains officiers FARDC l’idée de la nécessité du redéploiement de la mission des Nations Unies (Monusco) qui doit les appuyer dans le volet logistique, notamment avec des hélicoptères pour les déploiements ou les drones pour les renseignements. Malheureusement, depuis plus de trois ans, la Monusco a fermé ses bases de Lubero dans le cadre de son plan de désengagement et sa base de Butembo à la suite des manifestations anti-Monusco qui ont coûté la vie à au moins trois casques bleus et à une dizaine de jeunes manifestants. Depuis, la Monusco que le gouvernement laisse seule s’expliquer devant les communautés sur la nécessité de son redéploiement a rencontré une résistance et ne sait pas franchir Butembo émaillé d’intox.

Crise d’effectifs militaires

Aucune opération militaire spécifique n’a été lancée dans le Lubero contre les ADF. L’armée congolaise et ses alliés ne jouent qu’à la défensive. Aussi, parce que d’après une source sécuritaire, les FARDC n’ont pas assez d’effectifs dans la zone pour contrer les ADF qui semblent avoir compris l’enjeu et qui agissent désormais en petits groupes pour déconcentrer les petites unités déployées dans la zone. 

«Les ADF frappent un village X. Ça doit prendre du temps au commandant d’organiser l’intervention parce que pour constituer une unité d’intervention, il doit réquisitionner 7 militaires ici, 5 autres là-bas, et l’ennemi semble avoir compris le jeu », déplore un membre du comité local de sécurité qui regrette que des militaires qui devraient être redéployés dans ces foyers de violences sont plutôt envoyés loin dans le combat contre le M23. Aussi, certaines unités déployées dans la zone des Bapere pour combattre les ADF seraient moralement épuisées. Elles seraient déployées dans la zone en provenance du front contre le M23 où elles ont combattu depuis Bunagana, à en croire un membre du comité local de sécurité. Certes, la ration leur est actuellement bien servie mais des fois des rations lourdes non adaptées à des zones où les FARDC sont appelées à être mobiles. L’épuisement viendrait également au traitement réservé aux morts qui, contrairement aux ougandais qui rapatrient les leurs, les militaires FARDC sont de fois enterrés dans la zone d’opérations. «A la limite on les emmène à Manguredjipa. Et quand un militaire venu de Ngandajika voit cela, il craint de tomber et d'être enterré loin de ses proches. On évite de s’exposer et fait tout pour survivre », commente un élément de UPLC qui témoigne avoir vu les FARDC craindre d’aller loin dans la profondeur pour un corps à corps avec l’ennemi.

Et les UPDF?

L’armée ougandaise s’était immédiatement déployée dans la zone, à la traversée des ADF. Au début, cette présence avait suscité de l’espoir dans le chef de la population qui avait l’écho de la prouesse des UPDF dans la région de Beni. Mais plus la crise s’enlise, l’espoir se volatilise. Car les UPDF ne font preuve d’aucune prouesse dans ces théâtres de front loin de leur frontière. «Ils sont là mais on n’a l’impression qu’ils font la pause. Peut-être parce que l’ennemi est désormais loin de leur frontière. Fin 2025, les ADF ont, en une semaine, mené des attaques autour de Manguredjipa (Lingitana, Gwado, Pangoyi et Kavetia) malgré la présence des UPDF dans l’agglomération », déplore Nelson, un habitant de Manguredjipa. Mais une autorité précise que dans le cadre de leur collaboration avec les FARDC, les UPDF n’ont pas l’initiative de l’offensive. «S’ils doivent intervenir, ils doivent le faire en coordination avec les FARDC. Eux seuls non », nous explique-t-elle.

Elle commente toutefois que les UPDF ont également des matériels difficiles à déplacer dans les conditions des Bapere. Ce qui hypothèque également leur intervention. Nous n’avons pas su atteindre un officiel ougandais pour son commentaire.

Les wazalendo, complices ou faibles devant les ADF ?

Au-delà des wazalendo qui étaient déjà présents dans la zone bien avant l’entrée des ADF, depuis septembre 2025 Bapere a également accueilli d’autres unités des wazalendo venus pour la plupart des régions de Lubero-Sud où ils étaient déployés dans la traque du M23. La synergie les a déployés dans la zone. Mais leur présence inquiète plutôt que de rassurer les habitants. Les massacres se commettent dans des villages où ils sont présents et ne parviennent à contrer les islamistes. Ce qui alimente dans l’opinion locale des soupçons de leur complicité. A chaque massacre, des audios circulent dans des forums whatsapp pour incriminer si pas l’UPLC, si non l’UDECO, des groupes déployés dans la zone. Mais des analystes évoquent une stratégie des ADF qui savent bien faire diversion en vue de briser le mariage entre la population et les forces censées la défendre. Au début des massacres à Beni, à chaque tuerie, c’était les rumeurs sur l’implication d’une unité de l’armée congolaise. À Bapere, à chaque tuerie, c’est plutôt des rumeurs sur l’implication d’un groupe des wazalendo. Mais le chef de secteur des Bapere tente d’expliquer d’où vient la confusion. 

«A chaque massacre, les habitants disent toujours qu’ils ont vu les wazalendo précéder les égorgeurs. En fait, ce n’est pas que ce sont les wazalendo qui tuent. UPLC a semblé être incriminée parce que les ADF sont entrés par la zone qu’elle contrôlait, la zone des Bapakombe et les habitants n’ont pas compris pourquoi ses éléments n’ont rien fait pour les empêcher. Le problème est simple: les wazalendo ne sont pas complices, ils sont plutôt faibles devant l’ennemi. Ce qui fait qu’à chaque fois que les habitants signalent un mouvement suspect, les wazalendo y vont pour les déranger en tirant quelques coups de feu. Et quand ils remarquent que les ADF sont plus nombreux et armés que eux -parce que dans certains villages les wazalendo n’ont que moins de 10 combattants et quelques 5 armes-, les wazalendo fuient et à chaque fois qu’ils traversent un village où les habitants les reconnaissent, les ADF qui les pourchassent ne tardent pas d’arriver. Ils massacrent les habitants y rencontrés et les rescapés partent témoigner qu’avant l’arrivée des égorgeurs ils ont aperçu tels jeunes wazalendo qu’ils connaissent bien. C’est comme ça que la thèse de l’implication des wazalendo se répand. En réalité, ils ne sont pas complices mais plutôt faibles devant les ADF et ils franchissent les villages pas comme les prédécesseurs des ADF mais comme des fuyards », explique le chef de secteur des Bapere. 

Un coutumier du groupement des Babika témoigne également avoir vécu cette faiblesse des wazalendo lors de la première attaque des ADF contre le village de Ombole. Ayant appris la venue des ADF vers leur village, les jeunes s’étaient organisés pour monter la garde en amont. Ayant aperçu les ADF, ils étaient aussitôt rentrés demander aux habitants restés dans le village d’évacuer. Et des hommes qui s’apprêtaient à riposter autour de l’unité de FPP-AP présente dans le village étaient surpris de voir les wazalendo être les premiers à les abandonner, fuyant l’arrivée des ADF. «Ils ont suivi nos femmes et enfants qu’on venait d’évacuer vers Bandulu, alors qu’on pensait qu’ils nous aideraient dans la résistance. J’ai compris que sans formation tactique, les wazalendo qui ne savent que récolter les taxes, ne tiennent pas devant les ADF », commente le chef coutumier aujourd’hui réfugié à Manguredjipa. Mais il n’y a pas que la peur de l’ennemi qui rende les wazalendo inoffensifs. Ils sont également sans moyens et motivations. Un officier de la synergie wazalendo déployé à Manguredjipa nous a affirmé en septembre 2025 que lui et ses collègues sont fatigués de la guerre et que leur engagement contre les ADF dans les Bapere est motivé par le souci de libérer certains carrés miniers des mains des ADF pour aussi les exploiter au profit de leurs enfants. «Depuis que nous avons commencé à combattre pour notre pays, nous n’avons rien gagné. Il est également temps de travailler pour nos enfants », explique-t-il. Une divergence d’agenda qui complique la traque des ADF. En septembre 2025, un officier de renseignements ougandais expliquait à ACTUALITE.CD leur «difficulté d’opérer avec des wazalendo sans formation, discipline et uniforme pour les différencier de l’ennemi ». 

ADF: toujours en bonne santé dans une zone où ils sont méconnus

L’autre défi pour la traque des ADF à Lubero est que ces islamistes sont aujourd’hui actifs dans une zone où les communautés ne les maîtrisent pas. Ainsi leurs stratégies d’intoxication, diversion et camouflage fonctionnent bien. «Nous sommes à la phase embryonnaire sur la compréhension du phénomène ADF. C’est pour cela que les habitants croient encore trop aux rumeurs, aux théories de complots. Ils n’ont pas encore compris que nous faisons face au djihad. A chaque tuerie, il y a toujours de la désinformation qui emballe les communautés et on vivra cela jusqu’à ce que nous comprendrons de qui avons nous à faire », regrette le chef de secteur Macaire Sivikunula. Contrairement à Beni où l’organisation américaine Bridge Way a réussi à expliquer aux communautés le phénomène du terrorisme, à Bapere, nombreux vivent encore dans le déni et croient encore à la complicité des autorités locales et militaires dans la perpétuation des massacres. Et à chaque tuerie, des audios qui rajoutent à la confusion font le tour des réseaux sociaux révoltant les communautés contre leurs autorités ou l’armée. Et si les ADF semblent s’enraciner, c’est aussi parce qu’ils commencent à recruter les collaborateurs locaux qui ignorent tout de leur stratégie. Tenez, avant l’attaque de Ntoyo, les services de sécurité ont révélé avoir découvert dans un champ situé dans la périphérie du village des articles de première nécessité qui seraient destinés aux combattants ADF. Le chef coutumier Eugène Viringa reconnaît que comme partout où ils sont passés, les ADF ne peuvent pas survivre sans des complices locaux qui leur servent de ravitailleurs ou d’espions. Au lendemain de l’attaque de Ntoyo, une femme dont le mari a integré le mouvement a été arrêté alors qu’elle se faisait passer pour une volontaire de la Croix-Rouge, pas seulement pour aider à enterrer les corps, mais aussi pour photographier et réunir le bilan à envoyer aux ADF, à en croire les sources sécuritaires. 

Des zones tampons ou la stratégie de survie des ADF

A Bapere comme dans les villages des Baswagha affectés, aucun mécanisme de surveillance des mouvements des populations et des biens n’est mis en place. Pas des postes de contrôle sur des axes stratégiques. Ce qui peut rendre le ravitaillement facile pour les ADF. En plus, depuis quelques mois, en Ituri, dans les villages situés derrière l’axe Mambasa-Komanda, comme au Nord-Kivu, dans les villages des Bapere, notamment dans les carrés miniers de Isange, Budhudia et Mabuo, les ADF ont érigé des zones tampons où ils cohabitent désormais avec les habitants, leur affirment qu’ils ne tuent plus et leur imposent désormais des taxes. A Mambasa, la taxe dite cacao est imposée aux cacaoculteurs pour leur faciliter l’accès à leurs champs, alors qu’à Bapere, ces taxes dont les reçus portent également la mention taxe «cacao », curieusement administrées dans une zone où l’on ne cultive pas le cacao, est imposé aux creuseurs artisanaux de l’or ou aux commerçants ambulants pour leur faciliter l’accès aux carrières. La stratégie est simple: créer des zones tempos où ils peuvent vivre avec des civils pour se reposer et coordonner leur ravitaillement dans ces zones où les mouvements des populations et des biens sont désormais possibles. Le chef de secteur des Bapere croit également à cette hypothèse. «Effectivement ce sont des zones où nos forces ne sont pas déployées. Et dans nos agglomérations, l’écho se répand: à Isange, Budhudia les ADF ne tuent plus. Et les exploitants de l’or et des commerçants où s’y rendent désormais, avec les biens des premières nécessités, ont également besoin des ADF. Ils peuvent également en profiter pour se ravitailler et les envoyer à leurs unités en opérations dans d’autres zones. Et dans ce contexte, les ADF peuvent également se déplacer de ces zones tempos pour accueillir les recrues ou leurs éléments en profiter pour sortir librement, traversant nos agglomérations sans que l’on se rende compte, parce qu’on les assimilerait facilement aux creuseurs ou aux commerçants ambulants », explique-t-il. 

Abwakasi, un boucher réputé

L’autre raison qui explique la vague des violences est que les unités ADF présentes à Bapere sont guidées par Ahmed Mahmoud Hassan, dit Abuwakasi, un boucher réputé qui joue la liaison avec l’Etat islamique et doit prouver leur attachement à l’idéologie de l’Etat islamique par la commission des violences. Des rapports le citent également comme un grand fabricant de bombes artisanales. Après quelques années sans les fabriquer suite à leur instabilité et errance à la suite de leur traque, les ADF auraient repris la fabrication des bombes artisanales dans les forêts des Bapere. Une source sécuritaire a confirmé à ACTUALITÉ.CD que récemment, les militaires en opérations ont découvert des bombes artisanales faites de clous et des fils à bougie. Ce qui expose la zone à des attaques à la bombe.

Système de renseignements non appuyés

Dans cette guerre, le défi demeure également le développement et l’appui du dispositif des renseignements. De Rutshuru, Lubero, Beni, Mambasa, Irumu, Djugu où nous avons couvert plusieurs dynamiques des conflits, nous avons constaté que le système de renseignements demeure l’enfant pauvre du dispositif de guerre. Les antennes des renseignements déployées dans les villages, et de surcroît dans les villages sans puits d’or, sont les plus négligées: un personnel recruté dans la masse de chômeurs, sans formation y compris sur l’enjeu du terrorisme, sans appui logistique, sans salaire. Bref, les agents de renseignements déployés dans les villages qui présentent d’enjeux sécuritaires importants sont les plus fauchés qui ne vivent que grâce aux amandes qu’ils imposent aux villageois après règlement de certains conflits. Un agent de renseignements présent à Bapere a témoigné à ACTUALITE.CD qu’il leur arrive de manquer des crédits de communication pour vérifier des alertes qui leur parviennent. Et de ses plus de dix ans dans l’ANR (Agence nationale des renseignements), il n’a jamais été payé par l’agence et n’a jamais bénéficié d’une séance de mise à niveau. Bref, dans le Congo profond, pour survivre, les agences de renseignements deviennent des régies financières qui imposent des petites taxes aux exploitants y compris ceux du bois, sous prétexte de la surveillance de la traçabilité de l’activité. Si renseignements existent, ils sont dans les centres urbains où se croisent des intérêts économiques lucratifs. 

Aussi, la politisation de la question ADF

Depuis le début des massacres en 2014, la question des ADF subit une politisation qui ne dit pas son nom. D’abord alimenté par des critiques des notables de Butembo-Beni dont Mbusa Nyamwisi et les premiers rapports de recherche dont celui du groupe d’étude sur le Congo qui accusaient les officiers des FARDC dont le général Akili Mundos d’être impliqués dans les massacres des civils à Beni, depuis, le narratif officiel portant sur l’existence du terrorisme dans l’est du Congo n’a jamais mis d’accord tous les acteurs, y compris des caciques du régime qui ont pourtant accès aux renseignements et aux rapports concordants des Nations Unies et des centres de recherche indépendants qui expliquent mieux le phénomène. Fin janvier, lors de son dernier meeting à Butembo, le député du parti présidentiel UDPS Mbindule Mitono, élu de Butembo, est allé jusqu’à accuser Joseph Kabila d’être derrière les massacres des ADF en vogue dans la zone. Aux yeux des observateurs, ces genres d’accusations simplistes n’aident pas le régime mais plutôt lui compliquent la tâche en dressant les communautés contre le narratif des commandants militaires censés les aider. «Avec ces genres de politisation, les FARDC peinent à convaincre les habitants qu’il s’agisse du terrorisme, et cela envenime leur collaboration ».

Aussi, l’agression rwandaise rajoute à la confusion et renforce dans la pensée collective l’idée de l'existence d’un plan rwandais visant à exterminer les communautés du Grand-Nord (Beni, Butembo et Lubero) à majorité Nande qui résistent à leur plan d’expansion. Une thèse qui demeurera dans l’opinion aussi longtemps que les Grands-Lacs ne vivront jamais en paix, et ne fera que renforcer la méfiance et la haine entre les communautés plutôt que de les unir. 

Fort de ses plus de 50 ans d’expérience dans la gestion de l’Etat, Léon Kengo wa Dondo, ancien premier ministre congolais note dans son ouvrage «La passion de l’Etat », la nécessité de la dépolitisation de la question de défense.

«Il est temps de soustraire ce secteur vital à tout clivage politique ou idéologique. Notre armée, notre police et nos services de sécurité doivent cesser d’être des bras séculiers d’une politique partisane, nourrie aux mamelles du clientélisme politique, tribal, régional voire familiale ou clanique », exhorte-t-il, appelant les responsables des services de sécurité à servir «non pas sur base de leurs accointances politiques ou tribales avec les autorités en place, mais uniquement en tant qu’ils assurent à leurs compatriotes un service public de premier ordre, celui consistant à protéger la vie et l’intégrité physique de leurs personnes ».

Claude Sengenya