À Goma, Corneille Nangaa et Hadja Lahbib affichent des lectures opposées de la situation humanitaire à l’Est de la RDC

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Corneille Nangaa et Hadja Lahbib

À l’issue de sa tournée en République démocratique du Congo, au Burundi et au Rwanda, la commissaire européenne chargée de la Préparation et de la Gestion des crises ainsi que de l’Égalité, Hadja Lahbib, a dressé un constat sans détour : la situation humanitaire dans l’est de la RDC est « catastrophique ». Quelques heures plus tard, à Goma, Corneille Nangaa, coordonnateur politique de l’AFC/M23, lui a opposé une lecture radicalement différente.

« La situation est catastrophique, non plus dans la zone contrôlée par l’AFC/M23 », a-t-il affirmé devant la presse le 20 février, à l’issue d’un entretien qualifié de « très constructif ». Selon lui, si l’on doit parler de situations catastrophiques, « elles se trouvent à Minembwe, Uvira, Beni et en Ituri », où il évoque « des massacres » et « des attaques ». Il assure que les territoires sous contrôle de son mouvement constituent désormais « la zone la plus sécurisée du pays » et que l’accès humanitaire y sera « garanti ».

M. Nangaa insiste également sur la dimension politique du débat. Il affirme gérer « 62 000 km² » où vivraient « autour de 20 millions de Congolais », réfutant toute idée d’occupation étrangère : « Nous ne sommes pas des Rwandais, nous sommes au Congo. Un territoire ne peut pas être occupé par ses propres citoyens. »

Ces déclarations interviennent alors que la RDC fait face à l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Plus de 21 millions de personnes ont besoin d’une aide d’urgence, près de 28 millions souffrent d’insécurité alimentaire, et les violences persistantes dans les provinces orientales provoquent des déplacements répétés. La crise est aggravée par des violations des droits humains, des violences sexuelles liées au conflit et des épidémies.

Les zones citées par M. Nangaa sont effectivement marquées par des violences. Selon le Baromètre sécuritaire du Kivu, projet d’Ebuteli qui documente les incidents depuis 2017, la reprise d’Uvira par les FARDC et les Wazalendo le 18 janvier a été suivie d’exactions. Le 19 janvier, des combattants Mai-Mai Kuruninga ont tué un garçon dans le quartier Kalundu et un homme dans le quartier Kabindula. Le même jour, des Mai-Mai Landa Bango ont tué une femme à Sondo, tandis qu’un groupe d’hommes armés non identifiés a tué un civil à Kilibuli, l’accusant de collaboration avec le M23. Le 24 janvier, un autre civil a été tué à Kasenga lors d’un braquage.

Dans les moyens et hauts plateaux d’Uvira et de Fizi, les affrontements se sont multipliés : attaques des FARDC appuyées par la Force de défense nationale du Burundi (FDNB) contre des positions du M23 à Kabimba et Kifuta ; offensive des Twirwaneho alliés au M23 à Abala ; frappes de drones des FARDC contre le village de Mukoko les 11 et 12 janvier ; combats le 29 janvier entre la coalition Twirwaneho/M23/Red Tabara et les Forces nationales de libération (FNL) contre les Mai-Mai Mutetezi Bolingo.

Mais les violences ne se limitent pas aux territoires sous contrôle gouvernemental. À Sange, le 29 janvier, une grenade lancée par des combattants du M23 a tué cinq civils et blessé onze autres. Au Nord-Kivu, province qui concentre 52 des 113 affrontements documentés sur la période, les combats se poursuivent, notamment dans le territoire de Rutshuru. Le 6 janvier, au village de Rushaki, des combattants du M23 appuyés par des éléments des Rwanda Defence Force (RDF) ont affronté la coalition CMC/FAPC ; huit civils accusés de collaboration ont été tués lors d’une opération de ratissage. À Kirumba, un chef de village désigné par la rébellion a été tué par des combattants des FDLR.

Les FARDC ont également intensifié leurs offensives aériennes. Le 2 janvier, une frappe de drone à Masisi a causé la mort de sept civils et blessé quarante autres, touchant aussi des installations de l’ONG War Child. Le 14 janvier, une frappe à Uvira a détruit un hôtel présenté comme lieu de réunion du M23. D’autres frappes ont visé des positions de l’AFC/M23 à Walikale les 22 et 23 janvier.

Dans la nuit du 31 janvier au 1er février, l’aéroport international de Bangboka à Kisangani a été la cible de drones kamikazes revendiqués par l’AFC/M23. Selon des sources sécuritaires, les engins n’ont pas causé de dégâts sur les installations des FARDC. Le modèle utilisé (YIHA-III) suggère qu’ils n’ont pu être lancés qu’à moins de 300 kilomètres de l’aéroport, soit en dehors de la zone contrôlée par le mouvement.

Certes, le Baromètre note une baisse des exactions en janvier à Uvira par rapport à décembre 2025, marqué par la prise de la ville par le M23 et au moins 151 civils tués, contre 21 en janvier. Mais la persistance des combats et des attaques contre des civils dans plusieurs territoires nuance l’idée d’une stabilisation nette.

La crise dépasse par ailleurs les frontières congolaises. Depuis la fin de l’année 2025, des dizaines de milliers de réfugiés congolais ont afflué vers le Burundi, où la situation humanitaire demeure fragile. La frontière congolo-burundaise, restée fermée après le retrait de l’AFC/M23 d’Uvira, a des incidences socio-économiques à Bujumbura comme à Uvira.

Entre le constat d’une situation « catastrophique » dressé par la commissaire européenne et l’affirmation d’une « zone la plus sécurisée du pays » revendiquée par l’AFC/M23, l’écart est manifeste. Les données disponibles décrivent une conflictualité diffuse, impliquant forces gouvernementales, groupes armés locaux et coalition rebelle, où les civils continuent de payer le prix d’une guerre sans ligne de front stable.

Clément Muamba