Focus "D’art d’art" à l’Institut Français de Kinshasa : interroger le sacré et porter l’héritage par le théâtre

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Michael Disanka sur la scène de la petite halle de l’Institut Français de Kinshasa

L’Institut Français de Kinshasa a accueilli la résidence de Michael Disanka, dramaturge, metteur en scène et acteur congolais, pour un focus D’art d’art, la compagnie théâtrale qui porte les projets de l’artiste. Pour ce mois de janvier, il a travaillé à peaufiner sa pièce "Je suis l’acteur de la poésie de ma mère" et à présenter "Neci Padiri", une pièce interrogative sur les rôles des femmes dans les traditions religieuses et coutumières. 

Deux dates ont marqué cette résidence. La soirée du mercredi 21 janvier et la présentation de Neci Padiri puis celle du samedi 24 janvier pour la sortie de résidence de "Je suis l’acteur de la poésie de ma mère". Dans la première, Michael Disanka est metteur en scène et pour la deuxième, il est en plus sur scène, et même seul sur scène.

Cette résidence a été accueillie dans le cadre de Focus d’Art-d’Art, un programme artistique itinérant dédié aux arts vivants, pensé comme un pont entre Mbanza-Ngungu et Kinshasa, et ailleurs, entre mémoire et création contemporaine, entre générations d’artistes en République Démocratique du Congo. Porté par le Collectif d’Art-d’Art, le projet affirme une vision engagée du théâtre, de la musique et de la danse comme espaces de dialogue, de transmission et d’expérimentation. 

À travers une programmation resserrée mais exigeante, Focus Art-d’Art met en lumière des œuvres qui interrogent le monde, les héritages culturels et les formes scéniques actuelles. En marge de ces représentations, quatre jeunes artistes ont bénéficié d’un stage professionnel en mise en scène, régie, scénographie et jeu d’acteur. La programmation se prolongera à d’art-d’art le lieu à Mbanza-Ngungu, du 28 au 30 janvier, avec "Mboka Tulendo", un spectacle musical de Taluyobisa et du groupe Bayakanda, venant clore ce parcours artistique placé sous le signe de la transmission et du partage.

« Je suis l’acteur de la poésie de ma mère »


Sur scène, Michael Disanka vit et respire son texte comme si chaque mot devait être arraché au silence avant d’être offert au public. Il est seul sur scène, ses mouvements s’effectuent dans un périmètre très restreint, quitte à faire comprendre le spectateur que cette pièce demande une attention fine, presque physique, à la vibration de la voix, au rythme du souffle, aux images, aux textes qui apparaissent, surtout aux sons de la musique qui ne manquent pas d’emporter, et cela pendant environ deux heures. 

La pièce "Je suis l’acteur de la poésie de ma mère" s’appuie sur la tradition du kasala, un poème d’éloge issu de la culture kasaïenne. Michael Disanka y convoque la poésie transmise par sa mère, morte il y a 4 ans, pour explorer une mémoire familiale intimement liée à l’histoire congolaise. Le cœur de la pièce repose sur une idée selon laquelle, l’acteur n’est pas l’auteur de cette poésie, il en est le porteur. Disanka ne parle pas à la place de sa mère, il parle avec ce qui reste de sa voix.

L’histoire racontée ne s’appuie ni sur un récit linéaire ni un hommage figé à un être cher -le plus cher qui soit resté après le décès de son père 6 ans plus tôt-, elle interroge par ailleurs ce que signifie hériter d’une parole quand on vit dans le déplacement, la fracture et la recomposition identitaire. Michael Disanka ouvre un espace où la mémoire se transmet par l’expérience, rappelant que certaines histoires se portent mieux qu’elles ne se racontent. 

Cette œuvre est un solo écrit et interprété par Michael Disanka, dramaturge, metteur en scène et acteur congolais, membre du Collectif d’Art-d’Art. La pièce constitue le troisième et dernier volet d’une trilogie théâtrale, après Sept Mouvements Congo (2018) et Géométrie de vies (2022). Le première de ce spectacle aura lieu au KVS à Bruxelles au mois de mai prochain.

“Neci Pediri”, et si Dieu était une femme ? 


La pièce "Neci Padiri" s’articule autour d’une question volontairement provocatrice : et si Dieu était une femme ? Posée comme un refrain tout au long des 90 minutes du spectacle, cette interrogation n’appelle pas de réponse définitive. Elle agit plutôt comme un outil de friction, à la manière d’une démarche philosophique à la Karl Jaspers : ce n’est pas la solution qui importe, mais le cheminement de la pensée. La pièce refuse la thèse fermée pour préférer l’instabilité du doute, plaçant le public face à ses propres certitudes religieuses, culturelles et symboliques.

Sur scène, 4 comédiens — trois hommes et une femme — incarnent des positions idéologiques plus que des personnages. Ils sont en soutanes religieuses, nudité partielle, devant eux des micros et des instruments de musique. Chacun défend une lecture du monde où le patriarcat apparaît tantôt comme héritage culturel, tantôt comme système menacé. Le personnage incarné par le comédien Wisdom Kuzamba, gardien d’un ordre masculin qu’il sent vaciller, devient la figure la plus frontale de cette résistance. La scène fonctionne comme une agora contemporaine où coutume, loi et religion se disputent l’autorité sur le sens.

Au cœur de la pièce, la comédienne Précieuse Lumengo impose une présence qui rompt l’équilibre. Seule femme en scène, elle transforme progressivement le débat en acte politique. Par le geste, la parole et la mémoire, elle expose l’effacement systémique des femmes dans les textes fondateurs — bibliques, traditionnels et juridiques. L’énumération des figures féminines de la Bible agit comme une contre-archive, une tentative de rendre visibles celles que l’histoire sacrée a reléguées à la marge, une lutte contre l’amnésie collective.

Mise en scène par Michael Disanka, "Neci Padiri" s’inscrit dans un théâtre conscient, où l’art ne donne pas de réponses mais ouvre des failles. Musiques, langues multiples et chants accompagnent ce questionnement sans jamais l’illustrer naïvement. La pièce laisse le spectateur dans une zone où les évidences vacillent. La question demeure ouverte, non comme une provocation, mais une invitation à repenser la place du féminin dans l’imaginaire, le sacré et la société.

Kuzamba Mbuangu