Goma, un an après sous l’AFC/M23 : entre deuil, résilience et incertitude, des habitants toujours confrontés à la peur et à la crise économique

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Goma, rond-point Chukudu.

Il y a pratiquement une année qui s’est écoulée depuis que le mouvement rebelle AFC/M23, soutenu militairement par le Rwanda, a pris le contrôle de la ville de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu. C’est le lundi 27 janvier que la ville tombait aux mains des rebelles, après de rudes combats contre les forces gouvernementales, appuyées notamment par leurs alliés, dont des mercenaires européens, les forces de la SADC, et des miliciens wazalendo.

Depuis lors, la vie des Gomatraciens a profondément changé. À l’occasion de ce premier anniversaire marqué par un mode de vie particulier, notamment l’absence des services bancaires, ACTUALITÉ.CD a recueilli des témoignages d’habitants de Goma qui gardent un triste souvenir de cette journée. Plusieurs ont perdu des proches et espèrent qu’un jour la justice sera rendue après le retour des autorités légalement établies dans la ville.

Des familles endeuillées depuis le 27 janvier 2025

Madame Neema, mère d’une trentaine révolue, habitante du quartier Office 1, dans la commune de Karisimbi, non loin de l’aéroport international de Goma, se souvient encore de son fils âgé de 10 ans, perdu le lundi 27 janvier 2025. L’enfant avait été tué par un militaire des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) lors d’un échange de tirs entre les FARDC et les rebelles de l’AFC/M23 pendant la lutte pour la conquête de l’aéroport international de Goma, qui avait finalement été récupéré par les rebelles. Elle espère le retour de la paix à Goma ainsi que le rétablissement de l’autorité légale afin que justice et réparation soient rendues après l’assassinat de son fils.

« Ce lundi 27, j’ai perdu mon fils âgé de 10 ans. Il a été abattu par balle. Ce n’était pas le M23 qui l’avait tué, mais cela s’est produit au moment où les militaires du M23 entraient dans la ville. Nos soldats des FARDC étaient en train de se préparer à fuir et ont commencé à tirer dans tous les sens.

Nous qui habitions sur l’avenue de la Plaine, nous avions déjà commencé à rentrer dans nos maisons. Les militaires des FARDC passaient de porte-à-porte. Lorsqu’ils sont arrivés chez nous, nous avons ouvert la porte. Ils sont entrés dans notre maison, ont emporté tous nos biens, surtout nos téléphones et l’argent. C’est alors qu’ils ont tiré plusieurs balles, dont certaines ont atteint mon enfant, âgé de seulement 10 ans », témoigne-t-elle.

Dans le quartier Mabanga Sud, toujours dans la commune de Karisimbi, non loin de l’hôpital provincial du Nord-Kivu, Émile se rappelle avoir perdu sa petite sœur cadette dans la matinée du lundi 27 janvier 2025 lors de l’entrée des rebelles. Elle avait été atteinte par une balle perdue ayant traversé le toit de la maison avant de la toucher à la poitrine. Les échanges de tirs qui secouaient la ville rendaient son évacuation difficile. Elle avait perdu beaucoup de sang avant de succomber à ses blessures à l’hôpital provincial du Nord-Kivu.

« Ce lundi 27, dans la matinée, nous avons entendu de nombreux coups de feu. C’était au moment où le M23 faisait son entrée à Goma. Il y avait encore des militaires des FARDC positionnés sur le Mont Goma, et c’est là que les combats ont eu lieu.

Comme notre maison est à étages et située juste en face du Mont Goma, une balle perdue a traversé notre maison et a atteint ma petite sœur cadette, Kenaya. Il nous était impossible de sortir pour l’emmener à l’hôpital à cause des tirs. Malheureusement, elle perdait beaucoup de sang.

Quelques heures plus tard, lorsqu’un léger calme s’est installé, nous avons décidé de l’amener à l’hôpital. Les médecins nous ont informés que ma petite sœur était déjà décédée. Nous avons alors été obligés d’attendre un moment avant de pouvoir aller faire le deuil », a-t-il témoigné.

Une régression généralisée dans la vie socio-économique

D’autres habitants témoignent d’une régression énorme dans presque tous les secteurs de la vie depuis l’occupation de la ville. Bien que la vie ait repris dans une certaine mesure, l’économie locale peine à se redresser. Les banques et autres institutions financières restent fermées. Avant la prise de Goma, l’argent liquide avait été acheminé vers Kinshasa, laissant les habitants dans une situation de pénurie.

Les produits alimentaires arrivent en quantité suffisante depuis les villages voisins, mais les habitants de Goma, privés d’accès à leurs économies, peinent à se procurer ces denrées.

Marchés et transport sous pression fiscale

Dans les marchés, notamment celui de Virunga, les vendeurs font face à de grandes difficultés. Madame Chantal Tulinabo Bifuko, vendeuse d’épices, fait état d’une baisse de la clientèle liée au manque d’argent et aux nouvelles taxes instaurées par les rebelles de l’AFC/M23. Les frais sont passés de 10 000 francs congolais à 20 dollars américains par mois, une charge devenue insoutenable pour de nombreux entrepreneurs locaux.

« Les taxes dans ce marché sont devenues très nombreuses. Il suffit de faire venir un colis ici pour payer une taxe. Chaque jour, nous sommes obligés de payer 500 francs congolais, que nous ayons vendu ou non. Même les petits commerçants doivent s’en acquitter. Avant, cette taxe était de 200 francs, mais aujourd’hui, on nous demande de payer 500 francs, alors que notre situation financière est de plus en plus difficile. Et pourtant, nous n’avons pas le choix. Nous devons payer cette taxe directement aux agents du M23. Si vous ne payez pas, vous vous exposez à des coups de fouet. L’argent circule difficilement, je n’arrive plus à écouler mes marchandises comme avant. Les clients se font rares à cause de la fermeture des banques », a-t-elle confié.

Robert, taximan à Goma, indique avoir restreint ses déplacements dans la ville en raison de la multiplicité des taxes instaurées par les nouvelles autorités. Ces taxes sont estimées à environ 500 dollars américains.

« Personnellement, j’ai des difficultés à exercer mon travail de taxi ici à Goma en raison de la multiplicité des taxes imposées par les nouvelles autorités. Malgré la taxe journalière que nous étions déjà obligés de payer, soit une somme de 2 500 francs congolais par jour, les nouvelles autorités nous demandent aujourd’hui de payer une vignette estimée à 70 dollars américains, un permis de conduire évalué à 120 dollars, le contrôle technique qui coûte environ 280 dollars, ainsi que les frais d’assurance. Au total, l’ensemble de ces frais s’élève à un montant estimé à plus de 500 dollars américains », a-t-il fait savoir.

Résilience de la population et reprise partielle des activités

Malgré l’incertitude économique, les habitants de Goma font preuve de résilience. Certains ont développé de nouvelles activités commerciales pour assurer leur survie. Les écoles ont clôturé l’année scolaire 2024-2025 et une nouvelle année scolaire 2025-2026 a commencé depuis le mois de septembre. La navigation sur le lac Kivu entre Goma et Bukavu a repris, mais l’aéroport demeure fermé, limitant les échanges commerciaux avec d’autres villes et pays.

Patrick Bashombana, ancien manutentionnaire à l’aéroport de Goma, nourrit l’espoir de retrouver son emploi, notamment grâce aux pourparlers de paix en cours entre le gouvernement congolais et les rebelles.

« Je travaillais à l’aéroport de Goma, mais depuis que la ville est tombée entre les mains du M23, l’aéroport a été fermé. Je suis maintenant au chômage à cause de cette situation. Je passe presque toutes mes journées soit à la maison, soit dans le quartier, je n’ai plus rien à faire. Aujourd’hui, il m’est difficile de subvenir à mes besoins. Mais récemment, j’ai appris que des travaux de déminage avaient commencé à l’aéroport. De plus, avec les discussions en cours à Doha entre notre gouvernement et le M23, mais également les préparatifs d’un dialogue national et inclusif avec les deux parties, on espère pouvoir bientôt reprendre le travail », a-t-il confié.

Retour sur les événements précédant la chute de Goma

Sur le terrain, la dynamique est désormais clairement militaire. Le vendredi 3 janvier, l’AFC/M23 prend le contrôle de Katale. Le lendemain, Masisi-centre tombe à son tour. Les combattants se trouvent alors à environ 80 kilomètres de Goma.

Le 7 janvier, des affrontements sont signalés autour de Saké, localité stratégique située à une trentaine de kilomètres à l’ouest de la capitale provinciale. Dans le même temps, les experts de l’ONU affirment que les forces rwandaises de défense « ont continué d’apporter un soutien systématique au M23 et d’en contrôler de facto les opérations ». Selon ces rapports, le général Sultani Makenga, chef militaire du mouvement, continue de « recevoir des instructions et un soutien des forces et services de renseignement rwandais ».

Durant les deux premières semaines de janvier, plusieurs lignes de front s’activent simultanément : dans le territoire de Masisi, au sud de Lubero, à Rutshuru et dans le territoire de Nyiragongo. Les combats sont intenses, prolongés, et se rapprochent progressivement de Goma.

La dernière semaine avant la chute

Le 18 janvier 2025, Félix Tshisekedi s’adresse aux ambassadeurs accrédités à Kinshasa. Il appelle les pays occidentaux à imposer des sanctions ciblées contre le Rwanda, accusé de soutenir le M23, qui contrôle alors une partie du Nord-Kivu.

Cinq jours plus tard, autour de Saké, les combats s’intensifient. Le général-major Peter Cirimwami, gouverneur militaire du Nord-Kivu, est grièvement blessé par balle le 23 janvier alors qu’il se rend sur la ligne de front à l’ouest de Goma. Il succombe à ses blessures peu après.

Le samedi 25 janvier, les affrontements atteignent les environs immédiats de Goma. L’armée congolaise et ses alliés affrontent le M23, soutenu par le Rwanda. Treize soldats, sud-africains, malawites et uruguayens, déployés au sein de la force régionale de la SADC ou de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) sont tués.

Dans la foulée, Kinshasa rappelle ses diplomates à Kigali et donne quarante-huit heures au Rwanda pour cesser toute activité diplomatique sur le sol congolais.

Goma plongée dans le chaos

Sur le terrain, les conséquences sont immédiates. Les lignes de haute tension sont coupées lors des combats, privant Goma d’électricité et, rapidement, d’eau. Des combattants du M23 et des soldats de l’armée rwandaise entrent dans la ville.

Le lundi 27 janvier, des tirs sont entendus jusqu’au centre-ville. Des éléments du M23 et des forces spéciales rwandaises sont signalés dans plusieurs quartiers. La veille, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a directement mis en cause Kigali après une nouvelle journée de combats.

Les affrontements se poursuivent notamment dans la partie sud de l’aéroport de Goma. Côté rwandais, un porte-parole des Forces de défense rwandaises fait état d’au moins cinq morts et vingt-quatre blessés graves dans une localité frontalière.

Le même jour, une évasion massive a lieu à la prison de Munzenze, qui comptait environ 3 000 détenus. Le mardi 28 janvier, Goma se réveille au son de fortes détonations et d’échanges de tirs, tandis qu’à Kinshasa, des manifestations éclatent dans plusieurs communes, notamment à Limete, Kitambo et dans le quartier administratif de la Gombe.

Les hôpitaux de Goma sont débordés, incapables de faire face à l’afflux de blessés.

Le mercredi 29 janvier, plusieurs centaines de ressortissants roumains, instructeurs auprès des FARDC selon Kinshasa, mercenaires selon Kigali, traversent la frontière vers Gisenyi, au Rwanda, avant d’être évacués vers la Roumanie.

Un an après, une ville toujours sous contrôle du M23

Josué Mutanava