Patrice Lumumba : 65 ans après, que retiennent encore les Kinois de l’homme et de son combat ?

Patrice-Emery Lumumba/Ph. droits tiers

Il y a 65 ans, le 17 janvier 1961, Patrice Émery Lumumba est assassiné au Katanga. Il n’avait que 35 ans. Premier ministre du Congo au lendemain de l’indépendance en 1960, il n’exercera le pouvoir que durant 67 jours. Un passage bref sur le devant de la scène politique, mais dont l’empreinte demeure profonde. Et pourtant, soixante-cinq ans après sa disparition, Lumumba demeure une figure majeure et une icône de la lutte anticoloniale. Aujourd’hui, que retiennent encore les Congolais de l’homme et de son combat ?

Pour une large partie des Kinois, Patrice Émery Lumumba incarne avant tout la dignité retrouvée d’un peuple longtemps dominé. Son discours du 30 juin 1960, prononcé lors de la proclamation de l’indépendance, reste gravé dans les mémoires comme l’acte fondateur d’une parole africaine libre et assumée. 

« Au-delà d’être une figure emblématique, Lumumba est un esprit qui devrait habiter tout Congolais », estime l’écrivain Tiguy Elebe. Selon lui, « honorer sa mémoire suppose de défendre aujourd’hui encore la souveraineté politique, économique et culturelle du pays, ainsi que les valeurs de justice, d’égalité et d’unité nationale ».

Une lecture partagée par de nombreux jeunes, à l’exemple de Guerschon Kitsimba, étudiant en relations internationales à l’Université de Kinshasa, pour qui Lumumba reste « un symbole de l’indépendance et de la dignité du peuple congolais », un héros national dont l’engagement dépasse les frontières du Congo pour s’inscrire dans l’histoire africaine.

Une référence pour la jeunesse, entre inspiration et désillusion

Pour une partie de la jeunesse congolaise, Patrice Émery Lumumba demeure un modèle d’intégrité et de leadership. Marie-Christelle Mavinga, étudiante en communication à l’Université chrétienne catholique, salue le courage d’un homme qui, selon elle, « a accepté en toute conscience de mourir pour son pays ». Une posture qu’elle juge en contraste avec les pratiques politiques actuelles.

Pour Roseline Musadila, Lumumba est un symbole de la lutte pour l’indépendance et de la dignité. « Je pense que sa vision d’une République démocratique, libre et unie résonne toujours ». 

Mais cette référence peine à se traduire en projet collectif. Pour Damien Batoba, le poids des difficultés quotidiennes — pauvreté, embouteillages, insalubrité, etc. — relègue l’héritage historique au second plan. Il souligne la résilience des Kinois face à ces défis, tout en constatant une distance croissante avec la mémoire lumumbiste.

« Pour beaucoup, Lumumba renvoie avant tout à une histoire d’indépendance désormais passée, tandis que d’autres y voient l’expression d’un patriotisme excessif », observe-t-il. Son combat, ajoute-t-il, n’est plus la boussole politique qu’il aurait dû être : « Il ne reste souvent que sa statue et son nom sur le boulevard. Son véritable héritage, lui, est ailleurs ».

Ekwamana Christian-Daniel résume cette fracture de perception : « Pour les élites intellectuelles, Patrice Lumumba demeure le père de l’indépendance, le héros de la liberté et une figure fondatrice de la souveraineté congolaise. À l’inverse, pour les Kinois incultes, il est parfois perçu comme un fauteur de troubles, dont l’intransigeance aurait empêché un compromis avec l’ancienne puissance coloniale ».

« Le martyr d’une souveraineté inachevée »

Avec le temps, l’homme politique a cédé la place au martyr. Son assassinat, le 17 janvier 1961, a figé son image dans une jeunesse éternelle et nourri le sentiment d’une histoire nationale interrompue.

« Lumumba est devenu davantage un mythe qu’un acteur politique analysé dans toute sa complexité », observe Nelly Tshela Mutay. Selon elle, il incarne une interrogation permanente : celle du courage politique et de la responsabilité citoyenne. « Il nous oblige à nous demander ce que nous avons fait, et faisons encore, de son sacrifice », a-t-elle conclu. 

Certains témoignages insistent sur la clairvoyance politique de Lumumba face aux ingérences étrangères dès les premiers mois de l’indépendance. Massimbo Mufaji Kilobo souligne sa réaction rapide face aux interventions belges et aux mouvements sécessionnistes, ainsi que son recours au droit international et à la diplomatie multilatérale, notamment à l’ONU.

« Ce qu’il faut retenir de Patrice Emery Lumumba, c’est sa perspicacité. Il avait la capacité à saisir ce qui échappait à plusieurs et à en établir des prévisions, il avait cette capacité à lire, à comprendre les événements et à se faire une nouvelle idée avec promptitude, il ne tergiversait pas, c’était un Homme dans le vrai sens du terme », souligne-t-il.

Premier ministre durant seulement soixante-sept jours, Patrice Émery Lumumba est devenu, au fil du temps, une figure majeure de l’histoire congolaise et un symbole international de la lutte pour l’indépendance et la souveraineté africaine.

James Mutuba