La question de la responsabilité des naufrages à répétition qui endeuillent la République démocratique du Congo, au-delà de l’insécurité chronique, ne cesse d’alimenter débats et conversations. Elle traverse aussi bien les échanges des citoyens ordinaires que les salons feutrés des décideurs politiques.
Toutefois, ces discussions oscillent trop souvent entre critiques superficielles, règlements de comptes et méchanceté gratuite, sans donner lieu à une réflexion sérieuse et approfondie, pourtant indispensable à toute société qui aspire à se doter d’instruments normatifs et institutionnels capables de mettre un terme à de tels drames humains.
En effet, les voies navigables des eaux territoriales de la RDC constituent un maillon essentiel du transport des personnes et des marchandises, particulièrement en raison du déficit criant d’infrastructures routières et ferroviaires dans de nombreuses provinces. Cependant, la fréquence et l’ampleur des naufrages, accompagnées de bilans humains souvent effroyables, posent avec acuité la question de la responsabilité politique, administrative et sociale.
Dès lors, ces tragédies nourrissent une controverse permanente qui frise parfois la légèreté, révélatrice du peu de considération accordée à la vie humaine dans la gestion de la chose publique.
La faiblesse de l’État : dix-huit années de laxisme sous Joseph Kabila
Pour comprendre les racines profondes de cette situation, il convient de remonter à l’avènement de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) en 1997, processus qui culminera en 2006 avec un scrutin largement contesté, qualifié par plusieurs observateurs de véritable hold-up électoral, ayant conduit Joseph Kabila à la magistrature suprême. Dépourvu d’assises sociologiques et politiques solides, ce dernier s’est appuyé, pour consolider son pouvoir, sur le clientélisme et un laxisme institutionnel assumé.
Depuis le Dialogue intercongolais de Sun City, Joseph Kabila s’est imposé comme un Président de compromis, posture qu’il a prolongée durant ses dix-huit années de règne.
Par ailleurs, afin de préserver ces équilibres fragiles et d’éviter toute remise en cause de son pouvoir, son régime s’est caractérisé par une gouvernance fondée sur le « laisser-aller », fait de compromis politiques permanents, de favoritisme et d’absence quasi totale de sanctions. Ce système, relevant du clientélisme pur et du laxisme institutionnel, a progressivement sapé les fondements mêmes de l’autorité de l’État.
D’une part, le pays s’est ainsi installé dans une véritable anomie politique, marquée par une désorganisation où les normes cessent d’être respectées. Chaque Ministre, chaque fonctionnaire de l’État en est venu à considérer son champ de responsabilité comme un terrain de chasse financière, visant l’enrichissement personnel plutôt que le service à la collectivité. D’autre part, une frange importante de la population, privée de repères civiques et éthiques, semble évoluer dans une forme d’engourdissement spirituel et intellectuel, agissant parfois comme un troupeau sans guide.
Cet imbroglio sociopolitique conforte l’analyse développée par Modeste Mutinga Mutushayi, dans son ouvrage intitulé : « RD Congo, la République des inconscients ».
Ainsi, le simple fait d’avoir laissé chacun agir à sa guise, sans mécanisme de sanction, a contribué à l’effondrement de l’autorité de l’État, au profit d’une dérive permissive généralisée. Dès lors, toute tentative de restauration de cette autorité apparaît comme un chantier de longue haleine, souvent perçu — à tort — comme une dérive autoritaire par une population qui peine, désormais, à distinguer la frontière entre le bien et le mal dans le vivre-ensemble social.
Le non-respect persistant des normes édictées par le Gouvernement actuel
Dans ce contexte hérité du passé, le Gouvernement actuel a pourtant édicté des mesures visant à enrayer les naufrages. Nommé le 29 mai 2024 à la tête du Ministère des Transports, Voies de Communication et Désenclavement, Jean-Pierre Bemba n’avait pas encore officiellement pris ses fonctions, lorsqu’un drame majeur survint dans la nuit du 10 au 11 juin 2024 sur la rivière Kwa, dans la Province du Maï-Ndombe, près de Mushie. Une baleinière brisée y a englouti au moins 86 vies humaines, laissant 185 rescapés et plus de 80 disparus. Ce n’est que le 13 juin 2024 que le nouveau Ministre est effectivement entré en fonction.
Par la suite, en octobre 2024, son ministère a adopté une série de mesures spécifiques destinées à prévenir de tels drames :
- suspension des commissaires lacustres et fluviaux défaillants,
- port obligatoire du gilet de sauvetage,
- contrôle technique des embarcations,
- interdiction de la navigation nocturne,
- assurance obligatoire,
- audit des chantiers navals et contrôle de la formation des commandants de bord.
Il s’agit, en réalité, de mesures simples, facilement applicables et respectables par quiconque accorde un minimum de valeur à sa propre vie.
En outre, des sanctions ont été prises et plusieurs propriétaires d’embarcations ont été mis à la disposition de la Justice . À titre illustratif, le dernier cas en date remonte à décembre 2025, lorsque des officiers de la Marine congolaise ont été arrêtés pour manquements graves à leurs responsabilités.
Conclusion: un sursaut moral et civique indispensable
Dès lors, une question fondamentale demeure : que faut-il encore faire pour éveiller le Peuple congolais de son sommeil de plomb? Où sont passés les véritables leaders d’opinion, les éducateurs et les pasteurs capables d’enseigner la vérité, le respect de la vie et les valeurs du vivre-ensemble, conformément à la volonté divine et aux principes universels de la dignité humaine ?
Tant que cette prise de conscience collective n’aura pas lieu — au niveau de l’État comme à celui des citoyens — les naufrages continueront d’osciller tragiquement entre fatalité apparente et suicides collectifs assumés.