Mercredi 5 mai 2021 - 05:53

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RDC : « le journaliste s’expose, il contrôle, il dénonce et cela ne réjouit pas tout le monde », Paulette Kimuntu
Photo. Droits tiers

Au lendemain de la célébration de la journée mondiale de la liberté de la Presse, le Desk Femme vous propose ce 04 avril, une interview avec Paulette Kimuntu. Avec plus de 25 ans dans le métier, elle revient sur son parcours professionnel et dresse un état des lieux de la liberté de la presse en RDC.

Bonjour Madame Paulette Kimuntu et surtout merci d’avoir accepté de nous accorder cette interview. Pouvez-vous nous laisser parler de votre parcours professionnel ?

Paulette Kimuntu : bonjour  Desk Femme et merci de faire attention à ma modeste personne. Mon parcours professionnel est assez long. J’ai commencé ma carrière en Presse écrite, en tant que stagiaire en 1991 à Forum des As sur proposition d’un collègue (feu Georges Impote). J’ai ensuite basculé vers la presse audiovisuelle avec Télévision Kin Malebo (TKM) entre 2000 et 2003. Je suis allée par ailleurs à BRT Africa comme rédactrice en Chef, j’ai occupé le même poste à Couleurs Télévision. J’ai par la suite intégré 2As TV. De 2011 à 2021, j’ai travaillé avec Congo Web Télévision. Aujourd’hui, je suis à MB Télévision, je présenterais désormais une nouvelle émission (Temps Forts) qui va essentiellement s’inspirer de l’émission que présentait Pascal Amisi (mon mentor) à TKM.

Durant toutes ces années dans la presse, quels défis avez-vous rencontré et justement quels mécanismes avez-vous mis en place pour vous en sortir ?

Paulette Kimuntu : en termes des défis, le monde de la presse est automatiquement lié à l’économie d’un pays. Lorsque l’économie est forte, la presse l’est également. Quand elle est faible, la presse en subit les impacts. La presse vit de la publicité. Et c’est très difficile avec l’état de notre économie d’avoir des publicités assez consistantes pour faire tourner des chaines de télévision qui ne fonctionnent pas totalement comme des entreprises mais, en quelques sortes comme des petites boutiques « Ligablo ». Il n’y a toujours pas une gestion assez fluide des finances dans plusieurs organes de presse et beaucoup de journalistes ne sont donc pas payés. Ils vivent des coupages, ils ne parviennent plus à préserver l’objectivité face aux donateurs, les rédactions sont parfois limitées pour déployer les journalistes que ce soit dans le pays ou ailleurs. Entant que journalistes, nous devons parfois relayer ce que proposent d’autres médias. Les sources d’informations sont également inaccessibles par moment. L’autre plus grand défi dans mon parcours, c’est le fait d’être une femme. Nous sommes dans une société patriarcale et misogyne. La femme doit tout le temps prouver ses compétences. Elle est soit doublement ou triplement sanctionnée pour ses fautes, alors que cela n’est souvent pas le cas pour un homme.

Le monde a célébré le 03 mai, la journée internationale de la liberté de la presse autour du thème, « information comme bien public ». Quel bilan faites-vous de la liberté d’expression en RDC des cinq dernières années ?

Paulette Kimuntu : d’une certaine façon, la liberté de la presse congolaise a commencé le 24 avril 1990 avec le discours du Marechal Mobutu qui a démocratisé l’espace politique zaïrois. Il y a eu floraison des journaux à Kinshasa notamment, des journaux rouges (Le Phare, Le Potentiel, La Référence) et des journaux bleus (des pro-Mobutistes). Beaucoup de personnes ont vraiment lutté pour l’avènement de cette liberté en RDC et d’autres y ont laissé leurs vies. Le bilan est quand même positif en RDC par rapport  à d’autres pays africains. Le nombre des médias qui naissent tous les jours en est aussi la preuve.

Qu’est-ce qu’il faut pour que cette liberté soit effective ?

Paulette Kimuntu : la liberté de la presse dépend d’une certaine façon du régime politique puisque tout est lié. Lorsque le pays est démocratique, la liberté de la presse se fait également sentir. Je pense qu’en RDC nous avons quand même une certaine liberté, qui est parfois conditionnée par beaucoup de choses. Il y en a qui disent liberté n’équivaut pas au libertinage. Nous nous battons pour que le délit de presse soit dépénalisé pour que le journaliste se sente protégé parce qu’il s’expose, il contrôle, il dénonce et cela ne réjouit pas tout le monde. Nous voudrions vraiment être soutenus par le ministère de l’information et des médias.  

Vous avez récemment annoncé votre départ de la Chaine de Télévision Congo Web, de suite d’une suspension pour une « faute professionnelle ». Pouvez-vous revenir brièvement sur ce qui s’est passé ?

Paulette Kimuntu : la hiérarchie de Congo Web a avancé la raison selon laquelle « je me serait acharnée sur l’invité. C’est une faute professionnelle ». Personnellement et humainement, je n’ai pas du tout encaissé cette affirmation, vu le lynchage médiatique que j’ai subi de la part d’une partie de la population. J’ai prié ma hiérarchie de me laisser présenter une dernière émission sans que celle-ci soit directement liée à ce qui s’était passé. J’ai vraiment demandé de ne pas être livrée à mes détracteurs, « après mes 10 années de service, je suis une fille-maison, accordez-moi au moins la dernière émission. Si selon vous, j’ai vraiment commis une faute professionnelle, je suis prête à subir la sanction, mais laissez-moi faire la dernière émission et je partirai la tête haute. Si vous me suspendez maintenant, vous me livrez donc à mes détracteurs », c’est ce que j’ai pu dire. La haute hiérarchie a estimé que cela n’était pas possible.

S’il s’agissait donc d’une « faute professionnelle », tel que vous l’aviez souligné sur vos comptes des réseaux sociaux, cela ne méritait-il pas une sanction au niveau du media ? Quelles sont alors les raisons qui vous ont motivé à partir de ce média ?

Paulette Kimuntu : je me suis dit, « si j’ai commis une faute professionnelle, si j’ai vraiment dérapé et ma liberté d’expression a été mise à rude épreuve, je ne me voyais plus et je ne me sentirais plus libre d’exercer mon métier et surtout que je fais beaucoup d’interviews. Je l’ai toujours clamé: « Ma liberté n’a pas de prix ». J’ai pris la décision de partir, de voler de mes propres ailes pour garder en moi cette liberté d’expression. Cette suspension, ne m’a pas été notifiée par écrit, on ne m’a pas dit le temps qu’elle prendrait, je n’ai même pas été entendue (…) je suppose que la décision avait été arrêtée avant que je ne sois invitée pour information. J’ai eu le sentiment d’être lésée, je suis humaine, je ne peux m’interdire les émotions. 

Que retenez-vous de cette expérience ?

Paulette Kimuntu : j’ai passé dix ans de service chez Congo Web Télévision, je ne le dirais jamais assez, j’ai eu une liberté de ton assez importante. Gabriel Shabani est ce genre des patrons qui ne vous impose pas une ligne de conduite. J’ai évolué toutes ces années avec  mon style d’interview sans aucun problème. J’ai même été étonné que cette fois-ci, je sois sanctionnée pour mon style d’interview. Je retenu la leçon selon laquelle, « voler de ses propres ailes, c’est mieux ».

Avez-vous des sources d’inspiration dans ce domaine ?

Paulette Kimuntu : oui, j’ai des sources d’inspiration. J’ai aimé ce métier depuis mes 5 ans, je regardais des journaux télévisés et cela me fascinait. Je suis une personne qui aime beaucoup lire et découvrir. Le journalisme a été pour moi un moyen pour placer mes idées et mes opinions, discuter avec les gens, un métier de rencontres. Mon modèle c’est Kudura Kasongo qui présentait magnifiquement le journal. Et sur le plan international, c’était Anne Sinclair, j’étais scotchée chaque dimanche à suivre ses émissions sur la TF1. Il y a également aujourd’hui, Ophra Winfrey. Bien qu’elle présente en anglais mais elle a un grand charisme, elle est partie de rien pour devenir l’une des femmes les plus influentes au monde.

Que diriez-vous à toutes ces jeunes femmes qui veulent se lancer dans le journalisme en RDC ?

Paulette Kimuntu : je dirais aux jeunes filles de s’assumer, se sentir capables de faire ce métier, ne pas se prêter aux commentaires misogynes de certaines personnes et savoir qu’il n’y a que le ciel comme limite. Elles ont étudié, elles ont les capacités, elles n’auront qu’à forger leurs identités, à se battre, se faire un nom dans ce métier qui n’est pas toujours tendre.

Un dernier mot ?

Paulette Kimuntu :   j’aime mon pays, la RDC plus que tout, malgré tout ce qui se passe, malgré le fait que nous vivons une période assez trouble. L’état de siège a été proclamé aujourd’hui dans deux provinces de notre pays, nous vivons depuis plus de 20 ans un génocide silencieux. Je voudrais vraiment que mon pays retrouve la paix dans les parties Est, Ouest et centre. Que nous ayons une autosuffisance alimentaire. Nous avons pourtant une terre arable, c’est paradoxal. Nous devons tous nous soutenir pour sortir de cette situation. Nous allons léguer ce pays à nos enfants, de quoi hériteront-ils ? Quel pays nous allons laisser ? C’est cela mon souci.

Propos recueillis par Prisca Lokale 

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