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Et si la tactique du « dialogue dans le dialogue » était l’une des raisonsdu retard du retour de la paix dans l'Est de la RDC ? [Tribune]

Félix Tshisekedi et Martin Fayulu lors d'une rencontre organisée par la CENI pour les candidats présidents de la République en 2023

Par Roger-Claude Liwanga

Nairobi, Luanda, Washington, Doha, Montreux… La liste des villes africaines, américaine, arabe et européenne ayant accueilli les différents cycles de pourparlers consacrés à la crise dans l'Est de la RDC ne cesse de s'allonger. Pourtant, si le retard du retour de la paix s'explique avant tout par l'insuffisance de volonté politique des parties de mettre en œuvre leurs engagements, la dynamique du « dialogue dans le dialogue » caractérisant les efforts de règlement du conflit soulève tant d’interrogations.

La diplomatie est censée raccourcir les guerres. Dans l'Est de la RDC, elle semble parfois contribuer à les prolonger. Depuis la résurgence du M23 en novembre 2021, les initiatives de paix se succèdent sans parvenir à produire une stabilité durable. Malgré la multiplication des médiations africaines, arabes et occidentales, ainsi que des initiatives portées par les confessions religieuses, les violences persistent, les populations continuent de fuir leurs villages et les groupes armés conservent une capacité de nuisance particulièrement préoccupante.

Cette contradiction invite à s'interroger non seulement sur les intentions des parties prenantes, mais également sur la méthode employée. La crise congolaise est aujourd'hui marquée par ce que l'on pourrait appeler « ladynamique du dialogue dans le dialogue ». Elle consiste à ouvrir un nouveau processus de négociation avant même que le précédent n'ait produit ses effets. Chaque dialogue engendre un autre dialogue, chaque médiation appelle une nouvelle médiation, jusqu'à ce que le processus diplomatique devienne lui-même un substitut à la résolution du conflit.

Le résultat est paradoxal : la diplomatie s'intensifie tandis que la paix s'éloigne.

Une diplomatie en poupées russes

La meilleure image pour comprendre cette dynamique est celle des poupées russes (matriochkas). Lorsqu'on ouvre une poupée, une autre apparaît immédiatement à l'intérieur, puis une troisième, puis une quatrième.  On finit par oublier l'objet recherché.

La crise congolaise semble aujourd'hui fonctionner selon cette logique.

Au processus de Nairobi, consacré aux groupes armés congolais et placé sous l'égide de la Communauté d'Afrique de l'Est (EAC), est venu s'ajouter le processus de Luanda, centré sur les tensions entre la RDC et le Rwanda sous le patronage de l'Union africaine. À la suite de la fusion des processus de Nairobi et de Luanda, coordonnée par l'EAC et la SADC, se sont greffées les négociations de Washington portant sur les garanties sécuritaires et les relations bilatérales entre Kinshasa et Kigali. Facilités par les États-Unis, ces pourparlers ont abouti à la signature de l'Accord de Paix de Washington du 27 juin 2025, dont plusieurs engagements sécuritaires demeurent à ce jour partiellement mis en œuvre.

À ces initiatives s'ajoutent les pourparlers de Doha entre le Gouvernement congolais et l'AFC/M23, sous la médiation du Qatar, dont certaines sessions se sont tenues à Montreux. À ce jour, six des huit protocoles prévus n'ont pas encore été finalisés et les deux instruments déjà conclus demeurent seulement partiellement mis en œuvre.

Parallèlement, le médiateur de l'Union africaine pour la crise en RDC, le Président togolais Faure Essozimna Gnassingbé, a confié à son homologue angolais, le Président João Lourenço, le mandat de mener des consultations diplomatiques auprès de la classe politique congolaise et de la société civile en vue de la tenue d'un dialogue intercongolais destiné à favoriser un consensus politique interne.

Plus récemment, les confessions religieuses congolaises ont, elles aussi, entrepris des consultations avec les principaux acteurs politiques du pays en vue d'un dialogue politique inclusif appelé à contribuer à la résolution des différentes dimensions de la crise congolaise.

Chaque initiative possède ses propres facilitateurs, son propre calendrier, ses propres priorités et, parfois même, ses propres interlocuteurs. Au lieu de s'inscrire dans une démarche cohérente, la diplomatie juxtapose les dialogues sans les articuler autour d'une architecture commune permettant d'assurer leur coordination, leur complémentarité et le suivi cohérent des engagements qui en découlent. Ce qui donne l'impression d’une diplomatie préoccupée, peu ou prou, à gérer le conflit plutôt qu’à le résoudre.

Une dynamique bénéficiant à plusieurs acteurs

Bien entendu, cette dynamique n'est imputable à aucun acteur en particulier. À des degrés divers, elle profite à plusieurs parties.

Pour certains États impliqués, multiplier les cadres de discussion permet de gagner du temps, d'atténuer les pressions internationales ou de déplacer les négociations vers des espaces diplomatiques plus favorables.

Pour certains groupes armés, notamment l'AFC/M23 ou les FDLR, chaque nouveau dialogue constitue une occasion de consolider leurs positions militaires, d'obtenir une forme de reconnaissance politique implicite ou de repousser les exigences de désarmement.

Pour les médiateurs eux-mêmes, lancer une nouvelle initiative permet souvent de préserver leur influence diplomatique lorsque le processus précédent s'essouffle.

Même les partenaires internationaux et régionaux tombent parfois dans ce piège. Chacun souhaite apporter sa propre médiation, son propre accord ou son propre mécanisme de suivi, sans toujours veiller à la coordination avec les initiatives déjà en cours.

Le constat qui s'impose est que, si personne ne semble véritablement vouloir interrompre le dialogue, personne ne parvient non plus à le conduire à son terme. De nouveaux dialogues apparaissent alors que les précédents ne sont ni clôturés ni pleinement mis en œuvre.

Le problème n'est pas la multiplication de dialogues mais l'absence de volonté politique pour résoudre un conflit multidimensionnel

D'aucuns soutiendront que la crise dans l'Est de la RDC ne constitue pas un conflit unique, mais plutôt un ensemble de crises interconnectées, de sorte que les différents processus de paix répondraient à des objets distincts et complémentaires. D'autres estimeront que les négociations n'échouent pas en raison de leur multiplicité, mais plutôt en raison d'une insuffisante volonté politique des parties à mettre effectivement en œuvre les accords déjà conclus. Dans cette perspective, la multiplication des dialogues apparaîtrait davantage comme une nécessité que comme un problème.

Ces arguments méritent d'être pris en considération. Toutefois, il convient de souligner que la coexistence de plusieurs processus parallèles, lorsqu'elle n'est pas assortie d'un mécanisme efficace de coordination, de suivi et d'articulation, risque de prolonger les négociations en favorisant une logique de substitution entre les différents cadres de dialogue plutôt qu'une progression cohérente vers la mise en œuvre des engagements souscrits.

En définitive, le défi n'est sans doute pas de créer de nouveaux espaces de dialogue, mais de donner davantage de cohérence et de continuité à ceux qui existent déjà. La paix dans l'Est de la RDC dépendra moins du nombre de médiations engagées que de la capacité des acteurs nationaux, régionaux et internationaux à inscrire leurs initiatives dans une architecture commune, fondée sur une vision partagée, un calendrier coordonné et un mécanisme crédible de suivi et de mise en œuvre.

Une telle approche pourrait notamment prendre la forme d'un mécanisme conjoint de coordination des processus de paix, placé sous l'égide de l'Union africaine et chargé d'assurer l'articulation entre les engagements issus de Washington, de Doha et des futures initiatives intercongolaises.

À défaut, le risque demeure que chaque nouveau processus alimente l'espoir d'une percée diplomatique sans jamais produire les conditions d'une paix durable. La diplomatie ne devrait pas devenir une fin en soi, mais rester ce qu'elle est censée être : un instrument au service de la résolution du conflit.

Roger-Claude Liwanga, professeur de droit et de négociations internationales à l’université Emory et co-initiateur du Baromètre des Accords de Paix en Afrique